MEDIAPART a organisé un groupe d’échanges sur la "question Rrom".

samedi 21 décembre 2013
par  onvaulxmieuxqueca
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MEDIAPART a organisé un groupe d’échanges sur la "question Rom".

Source : MEDIAPART

Rom en Bulgarie (1)

14 OCTOBRE 2013 | PAR ALBENA DIMITROVA

Les régimes totalitaires de l’Est avaient une politique active d’assimilation. Comment, dans la démocratie post mur de Berlin, devient-on un Rom recensé administrativement ? Les discours d’exclusion des pays dits d’accueil entraînent-ils un glissement « décomplexé » des discours et des pratiques dans les pays dits d’origine de ces populations ? Statistiquement Rom, économiquement vôtre...

La population Rom de Bulgarie est sédentarisée depuis plusieurs siècles et fait administrativement partie de la population bulgare officielle dès la fin de l’occupation ottomane en 1879.

Mais son statut demeure différencié et ses droits sont partiels par rapport au reste de la population.

Pendant les régimes de rationnement des années 1930 et 1940, les données conservées dans les archives distinguent trois niveaux pour les rations de nourriture. Pour le pain par exemple, le rationnement est reparti de la manière suivante : un pain pour le bulgare ethnique, un demi pain pour le bulgare juif et un quart de pain pour le bulgare tzigane (Rom).

Avec l’arrivée du régime communiste en 1946, la monarchie parlementaire est remplacée par la République populaire et l’égalité de tous est inscrite dans la loi.

Un vaste programme d’assimilation de toutes les ethnies est financé et suivi par le Parti communiste au pouvoir. Scolarisation, accès aux soins, logements et travail salarial pour tous.

Les Roms sont essentiellement employés dans les kolkhozes agricoles, la métallurgie, la police subalterne, les chantiers de construction et dans les services de nettoyage des rues et du ramassage des ordures.

À partir de 1956 commence une deuxième phase d’assimilation par un changement forcé des noms visant à effacer les différences administrativement visibles.

Dans les lieux publics, la pratique de langues d’origine ethnique autre que le bulgare est prohibée et passible d’une amande, les langues tziganes sont interdites d’enseignement. Ce programme d’unification linguistique des années 1960 a été promu par le Parti communiste bulgare comme étant inspiré « de l’exemplaire politique française pour la protection de la langue des Lumières ». Le français est alors la langue officielle pour tous les documents bulgares internationaux et ceci jusqu’en 1994.

En contrepartie d’une meilleure coopération à l’assimilation, les minorités obtiennent des quotas d’admission facilitée dans les universités et des aides renforcées pour être logés et soignés. Des Hassan ou des Djouhri deviennent des Assen ou des Youri.

À la chute du mur de Berlin, en 1989, les populations économiquement faibles et socialement fragilisées comme les retraités, les invalides ou les ouvriers pauvres, à la solde de l’État, ont été les premières touchées par la libéralisation des prix de l’électricité et du chauffage.

Les politiques de soutien ont été gelées.

Des habitants qualifiés de « Roms » dans des immeubles entiers ont eu leur électricité coupée, et ont trafiqué les compteurs en se branchant sur les immeubles voisins pour se chauffer durant les premiers hivers de la démocratie.

Ce fait provoque un premier large mouvement de rejet « anti-tzigane » de la part du reste de la population bulgare.

Rapidement, les quartiers ont intégré la ségrégation marchande de l’immobilier et les « Roms » ont été expulsés par la misère à la périphérie des villes ou dans les campagnes : des problèmes d’ordre économique ont pris ouvertement une forme ethnique.

En 2007, année de l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne, le nombre estimé de la population bulgare d’origine Rom est de 650 000 personnes* (Roma Guide, étude de la fondation Open Society), soit environ 8% de l’ensemble de la population bulgare.

Être Rom dans les statistiques aujourd’hui

Le recensement des Roms comporte des approximations. Il n’est pas aisé d’inscrire une case « rom » dans les pièces administratives. Le modèle républicain bulgare, tout comme celui des autres membres de l’UE, est fondé sur la souveraineté d’un ensemble de citoyens et non pas sur leur appartenance aux groupes ethniques.

C’est un véritable dédale pour établir des données fiables. Les études sociologiques recoupent des informations comme la pratique de langue, l’affiliation familiale, l’appartenance auto-déclarée, ou bien, plus récemment, le recensement des habitants de certains quartiers bien distincts, dits « tziganska mahala »* (quartier tzigane).

N’importe quel habitant de ces bidonvilles est automatiquement considéré « Rom ».

La pratique de la langue est fortement réduite par les décennies de prohibition et ne révèle qu’une faible partie de la population Rom. La filiation familiale est également un critère dilué par les nombreux mariages mixtes encouragés durant le régime communiste. Les enfants de ces mariages sont-ils Roms ou pas ?

Les sources statistiques sont aujourd’hui un mélange de regroupement de données, qui puisent également dans certaines listes officieusement tenues dans les maternités au moment des enregistrements des accouchements, dans les établissements de l’éducation nationale au moment de la scolarisation des enfants ou encore par les employeurs au moment de l’embauche.

Une rationalité économique ?

Le chômage des Roms de Bulgarie dans les statistiques nationales est de l’ordre de 46%. Les 8% que représente la population Rom dans la population bulgare occupent près de 90% des emplois de ramassage des ordures, traitement des déchets et nettoyage des rues bulgares et plus de 70% des emplois dans les chantiers de construction.

Avec la libre circulation des personnes dans l’Union européenne, cette population est largement employée par les sociétés de sous-traitance des chantiers de travaux publics.

Un grand nombre de chantiers européens sous-traitent à des sociétés de construction bulgares – ces contrats concernent tout particulièrement des sociétés allemandes et françaises.

Les conditions salariales de ces sociétés bulgares sous-traitants des chantiers en Allemagne ou en France sont conformes aux législations européennes et soumises au respect de la rémunération minimale fixée dans le pays commanditaire du chantier.

Les contrats de travail sont signés par l’employeur bulgare et sont présentés en annexe du contrat de sous-traitance signé avec la société allemande ou française qui a emporté l’appel d’offre pour un chantier public dans son pays.

C’est une partie visible et réglementée des conditions de travail qui fait l’objet de multiples contrôles de l’inspection de travail.

Mais la coopération multilatérale s’arrête à ce niveau des inspections, sans enquêter plus loin dans les relations internes entre l’employeur bulgare et ses salariés employés sur les chantiers européens.

Pourtant, des employés de ces sociétés bulgares témoignent d’une pratique courante en interne.

Au moment de la signature du contrat officiel, qui sera présenté en annexe dans le contrat principal de sous-traitance, le travailleur bulgare embauché par la société bulgare est « prié » de signer une procuration générale pour la gestion de son compte bancaire sur lequel sont versées les rémunérations pour la durée du contrat. Cette procuration est « donnée » à une personne extérieure au contrat de sous-traitance. Souvent, les mandataires de ces procurations sont des personnes physiques proches ou membres de la famille du patron de la société bulgare.

Le jour de la paie, les salaires sont dûment versés sur les comptes des employés bulgares et ainsi sont visibles pour tout audit de l’inspection du travail. Simultanément à ce virement, un autre virement en sens inverse est ordonné par le mandataire de la procuration générale en utilisant le plein droit que celle-ci lui octroie sur le compte du salarié.

L’astuce est que ces transferts qui ponctionnent le salaire légalement contracté apparaissent comme des opérations d’ordre privé et ne sont pas traçables en lien direct avec le contrat de travail de sous-traitance sur les chantiers d’Europe.

Ainsi, des ouvriers bulgares, Roms et non-Roms, travaillant pour ces chantiers font l’objet d’une double négociation de salaire, une pour les inspecteurs français, allemands et une autre, de manière interne à l’entreprise bulgare, à moitié prix pour les Bulgares et à quart de prix pour les Roms.

Ce double traitement ne fait l’objet d’aucun contrôle de la part des administrations fiscales, ni de celles des services du travail.

Aucune institution nationale ou supranationale ne prend l’initiative d’une enquête permettant des poursuites judiciaires contre ces pratiques de vols invisibles. À ce jour, aucun des employés n’a brisé l’omerta.

Si les Roms en témoignent en privé, leur parole publique est source de menace et de plus de répression encore. « Aller dire ça… Ces gens sont puissants et eux ne risquent rien. Mais nous, on va se faire tabasser, puis comme on a signé, bah après on n’aura plus de boulot et c’est tout… »

Stratégie de survie

Une brigade d’ouvriers saisonniers d’origine Rom est recrutée pour creuser des trous pour la plantation de cyprès de grande taille. Le chantier est à la campagne, en Bulgarie, dans la résidence secondaire d’un ancien ministre. Le travail doit être fait en urgence car la survie de cyprès déracinés et transportés à une longue distance nécessite une rapide mise en sol.

La brigade des ouvriers Roms est nombreuse. Les ouvriers sont accompagnés de leurs familles et les fourgonnettes qui leurs servent de logement le temps du chantier sont installées à proximité.

Durant la journée de travail, les femmes et les enfants sont présents sur le chantier. Les plus costauds des enfants transportent des seaux de terre sur des emplacements non loin des cyprès. Les plus petits leurs courent autour. Les arbres sont empilés, les racines soigneusement enveloppées de sacs plastiques en attendant la plantation.

Une rixe éclate entre quelques enfants, un des plus petits perd l’équilibre et tombe dans les cyprès.

Quelques racines sont écrasées, et le gamin peine à sortir du tas. L’ancien ministre propriétaire du domaine est témoin de l’incident et sort furieux de sa datcha en hurlant : « Ramassez-moi de là cette saleté de tzigané (enfant tzigane). Mon cyprès coûte bien plus cher que cette ordure de tzigané ».

Le chef de la brigade d’ouvriers tziganes stoppe le travail.

Demande à ce qu’on lui répète ce qui vient d’être dit, le propriétaire le redit. Alors, le chef de la brigade fait signe aux autres ouvriers, tous déposent à terre leurs instruments.

À son signal ils quittent le chantier, « Puisque notre tzigané coûte moins cher que ton cyprès, alors creuse tes trous toi-même ».

L’évacuation du campement se fait dans l’heure qui suit, sous les cris de protestation du propriétaire et du chef paysagiste du chantier. « Les cyprès doivent être plantés ce soir ! Sinon on les perdra, revenez immédiatement ! »

Les ouvriers Roms ne changent pas d’avis et partent vers leurs villages respectifs, dans un périmètre de 60-70 kilomètres de la résidence secondaire de l’ancien ministre.

Dans la nuit, des gardes du corps à motos font le tour des villages où résident les ouvriers démissionnaires du chantier. Ils les sortent de leurs maisons, les passent à tabac et les transportent de force sur le chantier en pleine nuit. Les ouvriers finissent de creuser tôt dans la journée et peuvent retourner chez eux sans être payés.

Aucune plainte n’a été déposée. « Pourquoi faire ? Pour nous faire tabasser encore… ? Ils peuvent même nous mettre en prison. Ils vont dire qu’on était des voleurs, qu’on n’avait rien à faire dans une propriété privée en pleine nuit. Va, on est comme ça, depuis le temps on a l’habitude… »

Dommages et intérêts

Ces populations dites « à vocation à retourner dans leurs pays d’origine » et avec « un mode de vie incompatible avec le nôtre » ne servent-elles pas par ailleurs de levier de valorisation politique auprès des populations votantes dans d’autres pays d’Europe ?

Lorsqu’en France est posée la question des flux migratoires dits « d’origine Rom », les attitudes de certains responsables politiques ressemblent bien plus à des attitudes de gestionnaires et de managers qu’à des attitudes d’hommes politiques garants d’un ordre public républicain. La « gestion » des flux migratoires semble menée en vue d’un « retour sur investissement électoral ».

Cela souligne peut-être une nouvelle tendance plus générale dans la vie politique. Le philosophe Michel Feher parle d’une titrisation de la politique gouvernementale.

Dans ses travaux, il fait le constat de ce glissement de l’action politique vers une gestion politique régie par des critères managériaux de rentabilité. Impuissants pour trouver des solutions aux problèmes économiques et sociaux dominés par les flux financiers dérégulés qui échappent à leurs actions politiques, les hommes politiques exercent le pouvoir qui leur est conféré par le vote citoyen sur des problèmes mineurs mais médiatiquement attrayants. D’autant plus que la plupart des médias sont propriétés des mêmes milieux financiers qui évincent le contrôle politique.

Si on prolonge la saisissante analyse du néo-libéralisme de Michel Feher, on pourrait mieux comprendre les agissements sur les 20 000 Roms migrants en France et les décrire comme une forme de « bulle spéculative ».

Qui fixe les objectifs aux « managers » politiques ? Le « marché électoral », via les intentions de vote.

De plus, « en présence des nouvelles technologies de l’information continue, les hommes politiques se trouvent en campagne électorale quasi permanente », autrement dit, les cotations sur le marché électoral sont en continu.

Les hommes politiques, en tant que managers qui souhaitent être reconduits dans leurs fonctions, ont intérêt à avoir des objectifs atteignables.

Dans cette optique, leurs efforts se placent naturellement pour orienter au mieux les objectifs qui leurs seront imposés par « les actionnaires », la population votante.

Pour être réélu, il est bon d’avoir des objectifs rapidement réalisables avec des résultats immédiatement perceptibles par le plus large nombre de votants.

Ainsi, pour un homme politique, manager, orienter le « marché électoral » sur des objectifs d’une gestion efficace des flux migratoires plutôt que sur des objectifs d’une gestion des flux financiers est de ce point de vue bien plus « rentable ».

Le choix de l’objectif porté sur la population dite « Rom » comme « capital risque » est clairement un choix performant pour le « retour sur investissement électoral » et Manuel Valls agit en parfait entrepreneur d’une LBO* à la recherche d’un effet de levier optimal.

D’une part, le nombre des Roms indésirables est faible par rapport à celui de la population votante qui présente ses « doléances », le « capital risqué » est donc faible ; le capital de Roms est « emprunté » à peu de frais et, les « actionnaires » de ce « capital Roms » ne détiennent pas de droit de vote sur le « marché électoral » qui concerne les hommes politiques français comme Manuel Valls et son parti.

D’autre part, les 20 000 personnes réparties dans des centaines de campements sont périodiquement déplacées de quartier en quartier et de région en région, touchant ainsi un bien plus grand nombre de « riverains en souffrance ».

Ceci démultiplie l’impact de la bulle spéculative.

La politique menée pour la protection des riverains obtient un effet de levier que beaucoup d’entrepreneurs de haut vol pourraient envier à Monsieur Valls. Cela reviendrait pour un manager à lever avec un même petit capital de départ des fonds auprès de plusieurs établissements bancaires.

En misant au départ une toute petite population – quelques milliers de Roms – Valls obtient l’adhésion et une arrivée potentielle de suffrages électoraux multipliées par un coefficient de plusieurs centaines de fois « le capital misé » au départ.

La dynamique de démantèlement des camps Roms et leurs déplacements vers d’autres riverains produit une boule de neige de « gênes occasionnées » et assure ainsi une rentabilité politique accrue, sans besoin d’un nouvel investissement de « population à risquer », puisque seront misés les mêmes Roms « empruntés » à peu de frais aux pays partenaires au sein de l’Europe même.

Au moment du départ forcé des campements, nombres de riverains-votants sont soulagés et donc convaincus de l’efficacité et de la puissance politique du ministère de l’intérieur, qui assure la fonction régalienne de la protection de la population.

À peu de frais, la politique managériale des flux migratoires permet une forte rentabilité électorale.

Quelles que soient les indignations d’ordre idéologique ou moral qui peuvent accompagner l’avis selon lequel « les Roms sont indésirables », ce consensus sur « le problème Rom » pourrait localement, dans « la bulle spéculative de voisinage », être d’une rentabilité électorale élevée. Mais aucune étude comparative n’est demandée pour le moment entre les montants des dommages des vols occasionnés par les 20 000 Roms et les montants des fonds détournés des circuits fiscaux ou les profits réalisés grâce au déclassement de cette tranche de la population européenne. Il n’y a donc pas d’estimation des « dommages et intérêts » de l’opération.

En attendant, les chantiers de construction des travaux publics européens continuent à utiliser la main-d’œuvre des minorités dites « à mode de vie incompatible » et on maintient leur « vocation » de creuser les trous des jardins des résidences secondaires, de laver les rues et de construire des autoroutes en Europe à peu de frais.
Sarkozy, avec sa « droite décomplexée », avait déjà apaisé les consciences.

Dès 2010, il avait « dénationalisé » ces migrants qui campaient en France et qui médiatiquement n’étaient plus des bulgares ou des roumains, mais des Roms.

Dans les cafés de Sofia, on commentait avec soulagement :

« Vous voyez, personne n’en veut de ces tziganes, même la France avec ses grands humanistes les jette dehors, alors nous… ce ne sont pas des bulgares, Sarkozy l’a bien compris ».

Et, si en Allemagne on risque encore gros pour un tag « Tziganes en savon », en Bulgarie ces tags sont étalés sur les murs des marchés et des places publiques.

Aujourd’hui en France, on a réussi à cerner une population habitant dans des campements de misère et à la définir selon des critères d’appartenance ethnique Rom.

Valls, avec sa gauche , nous offre un nouveau dicible après la bulle de savon faite du mot « race » puis éclatée au profit du bien plus doux « mode de vie incompatible avec le nôtre ».

En attendant les élections de 2014, les cotations sur le « marché électoral » continuent et préparent celles des présidentielles de 2017, mais méfions-nous des nouveaux Madoff de la politique.

Références bibliographiques :
Bulgarie, Être Rom ou les dangers d’une lecture figée de l’identité, Nadège Ragaru, La Documentation Française.
La Titrisation de la Politique Gouvernementale, Michel Feher, Vacarme.
Les Roms en Bulgarie, étude de la Fondation Open Society, en anglais.


Etre Rom (2) : une communauté inventée

19 DÉCEMBRE 2013 | PAR ALBENA DIMITROVA

Considérée comme un groupe « à problèmes », la communauté Rom n’existe pas véritablement.

Il s’agit plus d’une entité administrative, d’une notion politique transnationale dans laquelle sont mélangées de multiples communautés, avec des langues et des traditions variées et avec des appartenances territoriales précises. Exemple en Bulgarie.

La dénomination “Rom” est une simple classification créée par l’administration européenne et englobe un ensemble de populations bien différentes entre elles : il est rare que des communautés qui ne parlent pas la même langue, ne suivent pas les mêmes rites culturels, ne partagent pas les mêmes coutumes soient recensées en une seule et même entité culturelle et ethnique. En créant cette vaste catégorie administrative des “Roms”, l’Europe a participé d’une massification identitaire visant à homogénéiser ces minorités vivant dans les pays membres de l’Union.

A ce sujet, les travaux d’Henriette Asséo, agrégée d’histoire, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et membre du conseil de direction du Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris-Descartes sont édifiants. Ils démontrent clairement qu’il s’agit d’un problème d’émancipation sociale et non d’un problème ethnique, encore moins d’une « incompatibilité culturelle » (cf. son dernier ouvrage aux éditions Gallimard, Tziganes – Une Destinée Européenne).

Les réalités historiques de ces populations sont occultées au profit d’une politique transnationale qui incite à une partition ethnique, privant les Européens d’origine tzigane, rom et autres de leurs pleins droits de migrants au sein de l’Union européenne. Cette tendance s’appuie sur une mutualisation des politiques menées sur les migrants tziganes et enclenche un processus de « dénationalisation » de ces populations.

Cela tend à attribuer des traitements spécifiques qui permettraient la non-application des lois de libre circulation en Europe, ce qui placerait ces populations de fait dans une situation « d’apatrides ».

En France, le processus s’accélère et rend progressivement « acceptable » pour l’opinion publique la vision des Roms comme des peuplades sans ancrage territorial.

Les Roms seraient comme des « nomades », souvent confondus avec la catégorie des « gens du voyage », ce qui occulte le fait que la majorité des citoyens européens d’origine Rom (tzigane) sont simplement des travailleurs pauvres, socialement déclassés (cf. Être Rom en Bulgarie (1)).

Aujourd’hui, on distingue de plus en plus souvent ces deux types de clichés largement diffusés :

d’une part, les Roms seraient des « voyageurs dans l’âme », qui de ce fait seraient dans l’impossibilité de tisser des relations sociales à travers le marché du travail ou celui des biens et des services et qui seraient en quelque sorte les derniers « résistants » à la société de consommation, des renégats d’un système basé sur des rapports contractuels marchands, territoriaux et nationaux ;

d’autre part, les Roms seraient des personnes « malveillantes » vis-à-vis de la propriété d’autrui, des « parasites » des aides sociales et des mendiants qui n’hésitent pas à vendre leurs enfants ou à les envoyer faire la manche plutôt que de les inscrire à l’école.

Quelle que soit la projection faite sur les Roms, une image met tout le monde d’accord : les Roms sont le visage du pauvre. Reste à savoir si cette misère est culturelle et donc imputable aux Roms eux-mêmes ou bien si elle résulte d’une politique économique et donc relève d’une plus large responsabilité collective ?

Les Roms sont-ils primitifs ou juste pauvres ?

Are the Roma Primitive or Just Poor ?, titrait en octobre 2013 le New York Times à propos de la situation en France, à la suite des démantèlements de camps roms et des déclarations de Manuel Vals sur l’incompatibilité culturelle de cette communauté avec les modes de vie de la société française.

Délibérément provocateurs, le ton et l’intitulé de cette publication interpellent sur la question « des Roms » en les plaçant dans une problématique de droits de l’homme.

L’article a suscité de nombreuses réactions des lecteurs, que le New York Times a publié également.

Une de ces lettres est adressée par Justin Erik Halldór Smith, agrégé de philosophie, professeur à l’université Diderot Paris VII et co-signée par trente-sept autres professeurs d’universités d’Europe, des États-Unis et du Canada (lire la lettre en anglais).

Le philosophe et ses collègues de sciences humaines mettent en évidence le fait que « la minorité Rom » reste la dernière minorité sur laquelle de telles spéculations – sont-ils primitifs ou juste pauvres ? – sont encore possibles aujourd’hui.

Ils soulignent le danger de présenter comme « fondée » une telle dichotomie d’analyse sous prétexte d’objectivité et de confrontation de deux points de vue plausibles.

« Il y a-t-il encore une autre minorité en Europe ou aux États-Unis sur laquelle on se permettrait de formuler et de poser publiquement une telle question ? Bien sûr que non ! »

Ce constat et cette mise en garde semblent pourtant ne pas avoir beaucoup d’impact sur le débat en France. Des propos qui seraient difficilement imaginables et impossibles au sujet d’autres minorités le sont lorsqu’on parle des Roms. France Télévision et son émission phare Envoyé Spécial n’hésite pas à diffuser un reportage sur les « pickpockets » dans les rues et le métro parisiens en intitulant le sujet : Enfants Roms, au cœur des réseaux.

Comme si les cas extrêmes de faits divers où par exemple des parents français ont assassiné, violé des enfants, ou encore congelé leurs bébés, pouvaient donner lieu quelque part ailleurs à une considération généralisée : « Les Français assassinent, violent et congèlent leurs enfants ».

Pourtant, cette absurde et impossible généralisation devient possible lorsqu’il s’agit des Roms.

Tout comme il devient possible qu’un député de la République puisse regretter publiquement que les secours soient envoyés « trop tôt » pour éteindre l’incendie dans un camp rom, et que son auditoire municipal puisse juste rire de la « blague ».

De nombreux sondages et études sociologiques en France montrent un approfondissement des inégalités et la montée de la crainte des Français de perdre leur emploi – d’autant que cette perte est considérée comme irrécupérable et qu’elle est fortement associée à la pauvreté, l’exclusion et la déchéance personnelle.

Le visage de la misère que porte la minorité Rom effraie. En créant « l’épidémie Rom », on crée une impossibilité d’imaginer que ce qui arrive aux Roms puisse arriver aux « non Roms ».

Cela opère une rupture fondamentale dans la possibilité même d’une complicité basique, d’une projection associative avec la réalité des travailleurs Roms. Ces Roms sont invisibles en dehors des cas extrêmes et spectaculaires d’une infime partie d’une population qui représente pourtant la plus grande minorité d’Europe.

Une stigmatisation largement exploitée aujourd’hui qui nous rend complice d’une négation collective des vies humaines.

Elana Resnick livre son expérience en Bulgarie et pose la question : Pourquoi ?

Elana Resnick, anthropologue doctorante à l’Université du Michigan, effectue des recherches sur l’histoire des rapports sociaux liés au traitement des déchets domestiques. Elle observe l’évolution des cycles de vie et de destruction des objets usagés dans nos habitudes contemporaines. Son étude se focalise sur la Bulgarie.

Un constat s’impose à elle : le ramassage et le traitement des déchets en Bulgarie sont des services assurés quasi-exclusivement par des tziganes (Roms).

Personne à Sofia ne s’interroge ou ne remarque ce fait. Pour les tziganes eux-mêmes comme pour les autres Bulgares, cela semble être une évidence, une « normalité », « c’est comme ça ».

Elana Resnick pose la question : « pourquoi ? »

Sur cette question, la jeune anthropologue concentre l’ensemble de ses travaux de recherche universitaires.

Elle apprend le bulgare, puis en 2012 demande à être embauchée comme éboueuse par une société de ramassage des ordures et de nettoyage des rues à Sofia.

Son équipe est constituée d’une quarantaine de femmes, toutes sont tziganes de familles de travailleurs pauvres. La paye d’une éboueuse est d’environ 200 euros par mois, ce qui correspondrait en France à un pouvoir d’achat d’un peu plus de 400 euros.

« Avec ce salaire, les femmes assurent le quotidien du foyer, leurs maris sont souvent ouvriers sur des chantiers saisonniers et ne parviennent pas à avoir du travail en continu », précise Elana Resnick.

Ces Roms-là « ne posent pas de problèmes ». Ils sont invisibles et n’existent pas dans l’opinion publique, pourtant ils sont les plus représentatifs.

« Comme la plupart du temps, lorsqu’il s’agit de minorités, ceux dont on parle sont les plus visibles, mais les moins représentatifs. Les médias ne parlent pas de la majorité des gens d’origine tzigane qui travaillent et entretiennent leurs familles comme n’importe quel autre citoyen européen. Les médias “préfèrent” des faits divers où sont impliqués une minime partie des Roms bulgares », note Elana Resnick.


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