Les travailleurs iraniens poursuivent leur lutte pour des syndicats indépendants

dimanche 14 mai 2017
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : Equal Times

Les travailleurs iraniens poursuivent leur lutte pour des syndicats indépendants

Le 17 janvier 2017, après des semaines de frustration, un boulanger iranien, nommé Ahmad Archadi, s’immola devant un bâtiment de l’administration à Ardebil, au nord-est de l’Iran. Il décéda à l’hôpital le lendemain des suites de sa protestation fatale contre la répartition injuste de la farine de blé subventionnée par les autorités locales. Subissant la pression de sa banque en raison d’un prêt souscrit pour le compte de sa petite entreprise, Archadi se trouvait dans l’impossibilité de rembourser sans recevoir la farine subventionnée.

Il est difficile, voire impossible, pour des travailleurs comme Archadi de faire entendre leurs voix par le gouvernement iranien. Les syndicats indépendants sont interdits en Iran et plusieurs syndicalistes ont été emprisonnés pour avoir tenté d’exercer leur droit à la liberté d’association. Dans ces circonstances, les 29 millions de travailleurs que compte l’Iran sont confrontés à d’énormes obstacles dans leur lutte pour leurs droits fondamentaux.

Bien que la justice sociale ait été un principe fondamental de la révolution de 1979, aucun changement concernant les droits, les conditions de travail ou le statut de la classe ouvrière iranienne n’a été observé.

D’après un rapport du parlement iranien, le salaire minimum mensuel des travailleurs s’élevait en moyenne à 813 000 tomans en 2016 (environ 214 dollars US), alors que le seuil national de pauvreté s’élève à 2 400 000 tomans (about 605 dollars US) par mois.
Le gouvernement est le principal employeur en Iran. Toutefois, même les neuf millions d’employés du secteur public du pays n’ont pas la garantie de bénéficier d’un emploi stable ou d’être payés tous les mois. Le pouvoir d’achat des travailleurs du secteur public a par ailleurs baissé de manière spectaculaire au cours de la dernière décennie en raison du fort taux d’inflation (10,04 % en 2016) et des sanctions économiques internationales.

Les groupes de défense des droits des travailleurs affirment que les droits des travailleurs iraniens ont été de plus en plus remis en cause au cours des vingt dernières années.

En 1997, la légalisation des contrats temporaires a conduit à une érosion massive des postes permanents. Aujourd’hui environ 80 % des travailleurs iraniens des secteurs public et privé sont recrutés dans le cadre de contrats à court terme dont la durée peut ne pas dépasser 60 jours.

En 2002, les entreprises de moins de dix employés ont été soustraites au droit du travail iranien. Par conséquent, de nombreux employeurs ont l’habitude de licencier leurs travailleurs afin de maintenir leurs effectifs à moins de 10 salariés. Les travailleurs de ces entreprises disposent de contrats en blanc : des accords d’emploi temporaire signés par les travailleurs avant la définition des conditions, créant les conditions d’une exploitation abusive.

Une longue histoire de répression

« Il existe un important décalage entre les promesses du gouvernement islamique et la réalité sur le terrain », déclare Mansour Osanlou, ancien prisonnier politique en Iran et militant syndicaliste de premier plan aujourd’hui exilé à New York.

« Depuis 1979, le régime a pris plusieurs mesures, telles que l’organisation d’attaques ciblant les membres des syndicats, les arrestations arbitraires des responsables syndicaux, les procès inéquitables et les longues condamnations, pour n’en citer que quelques unes, dans le but de compromettre ou d’empêcher la formation de syndicats indépendants ».

Un rapport de Human Rights Watch de 2013 souligne également que « la mainmise du gouvernement iranien sur le syndicalisme et la répression visant les militants des droits des travailleurs ont privé les travailleurs d’une voix leur permettant d’influencer la politique du gouvernement et les conditions de travail ».

Dans son livre de 1985 Labor Unions and Autocracy in Iran, l’historien iranien Habib Lajevardi a avancé que les gouvernements autocratiques iraniens avaient toujours craint les syndicats des travailleurs pour la simple raison que tout type d’élection libre les effrayait.

« Si les travailleurs étaient autorisés à former leurs propres organisations et élire leurs propres dirigeants, comment le gouvernement pourrait-il empêcher les citoyens d’élire leurs propres représentants au Parlement national ? » a écrit Ladjevardi.

Au début des années 2000, au cours de l’ère postrévolutionnaire des réformes (1997-2005), une nouvelle vague de syndicalisme vit le jour dans le pays. Le Syndicate of Workers of Tehran and Suburbs Bus Company (SWTSBC) fut le premier syndicat à lutter activement pour les droits de ses membres pendant cette période.

Le syndicat Iranian Teachers’ Trade Association (ITTA) fut créé Peu après à l’échelle nationale. Ce printemps du syndicalisme fit toutefois vite place à l’hiver. Aussi la plupart des responsables syndicaux furent-ils arrêtés lorsque le président Mahmoud Ahmadinejad vint au pouvoir en 2005.

« Ce n’est pas comme si nous étions libres de défendre nos droits même lorsque le gouvernement réformiste était au pouvoir », déclare Osanlou, qui était un membre actif du SWTSBC lorsqu’il vivait en Iran.

« Toutefois, à cette époque, en raison de la demande sociale pour une plus grande liberté, nous subissions moins de pression et nous pouvions organiser des grèves et recruter de nouveaux membres ».

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Aujourd’hui, toute tentative des travailleurs d’organiser des grèves a de graves répercussions de la part des agents de sécurité. « Au cours de l’ère des réformes, les membres des syndicats pouvaient au moins convoquer une réunion et se réunir », déclare Hadi Ghaemi, directeur exécutif du Center for Human Rights in Iran, installé à New York à Equal Times. « Aujourd’hui, ils n’ont aucune possibilité d’organiser publiquement une manifestation ».

« Certaines organisations syndicales ont malgré tout réussi à œuvrer de manière clandestine mais sont ciblées par le gouvernement chaque fois qu’elles essaient d’intervenir publiquement », ajoute-t-il.

Offensive contre les enseignants

Entre-temps, la pression ciblant les syndicalistes indépendants est devenue telle que dans une récente interview avec une chaîne de télévision de langue perse sur Internet, Hashem Khastar, un enseignent retraité et membre de l’ITTA, a déclaré : « [Avec la révolution de 1979] nous étions censés transformer les casernes en écoles mais maintenant ce sont les écoles qui sont transformées en casernes ».

L’ITTA est l’un des syndicats les plus influents en Iran en raison du grand nombre d’enseignants en activité dans le pays (environ 1,3 million) et leur rôle crucial dans la sensibilisation des jeunes. C’est la raison pour laquelle le gouvernement a établi des sanctions si sévères afin d’éliminer ce syndicat.

Le 5 mars 2017, en réaction à l’actuelle répression ciblant les syndicats, les membres de l’ITTA ont organisé des manifestations dans plusieurs villes iraniennes et demandé la remise en liberté de leur leader emprisonné, Esmail Abdi.

Abdi, un professeur de mathématiques et entraîneur professionnel d’échecs de 42 ans, a été condamné en février 2016 à une peine de six ans de prison pour « diffusion de propagande contre l’ordre politique établi » et « atteinte à l’ordre public et à la sécurité ».

Ce n’est pas la première fois qu’Abdi faisait l’objet de telles accusations. En 2015, les Gardes révolutionnaires du pays l’ont arrêté afin de l’empêcher de se rendre au Canada pour y assister à une conférence internationale des enseignants.

A l’époque, l’Internationale de l’Education (IE), une fédération de syndicats représentant plus de 32 millions d’employés de l’éducation dans le monde, organisa une campagne mondiale afin d’obtenir sa remise en liberté.

Dominique Marlet, coordinatrice senior de l’IE, déclare à Equal Times que les poursuites contre Abdi sont « injustes et enfreignent plusieurs conventions des droits de l’homme, dont celles protégeant la liberté d’expression et syndicale ainsi que le droit de consultation des syndicats en matière de politiques éducatives ».

« Les autorités tentent de faire taire les revendications des enseignants par la répression et l’incarcération prolongée des syndicalistes et des militants » ajoute-t-elle.

Abdi n’est pas le seul syndicaliste iranien en prison.

De même, l’interdiction des syndicats indépendants décidée par le gouvernement ne se limite pas à l’ITTA. Reza Shahabi, un membre du conseil de direction de SWTSBC, Mohammad Reza Ahangar, un militant syndical de la ville kurde de Kamyaran, et Behnam Ebrahimzadeh, un militant des droits des travailleurs et des enfants, risquent tous de longues peines d’emprisonnement en Iran.

Malgré la pression sans précédent subie par les syndicats iraniens, de nombreux observateurs estiment qu’il est impossible d’empêcher la lutte pour les droits des travailleurs en Iran.

« Le militantisme syndical a une longue histoire en Iran et est ancré dans le pays, »

indique Ghaemi. « Les travailleurs iraniens savent que leur situation ne s’améliorera que s’ils négocient collectivement et équitablement avec leurs employeurs ».

D’après Ghaemi, l’accord nucléaire iranien et la levée des sanctions contre le pays pourraient donner aux travailleurs une nouvelle opportunité de réorganiser les syndicats. « L’Iran souhaite vivement attirer les entreprises européennes et faire des affaires avec elles et cela pourrait être une chance pour les militants iraniens », explique Ghaemi.

« Toutes les entreprises européennes s’engagent à garantir un comportement responsable. En s’installant en Iran, ces entreprises peuvent soutenir les droits élémentaires des travailleurs », ajoute-t-il.

« Même si l’établissement d’une organisation nationale n’est pas autorisé par le gouvernement iranien, les entreprises européennes peuvent soutenir les droits des travailleurs à organiser de petits syndicats locaux et à participer à la représentation collective ».

Cet article a été traduit de l’anglais.


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