Plus de 60 entreprises récupérées ces trois dernières années en Argentine

jeudi 1er mai 2014
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Source : Alter autogestion

lundi 28 avril 2014

Plus de 60 entreprises récupérées ces trois dernières années en Argentine

Par Richard Neuville

La quatrième enquête nationale sur les entreprises récupérées par les travailleurs (ERT) réalisée par le programme « Faculté ouverte » de l’université de Buenos Aires confirme que le mouvement argentin des entreprises récupérées s’inscrit dans la durée. Depuis 2001, plus de 300 entreprises en faillite ou abandonnées par leurs propriétaires ont été reconverties par leurs ancien-ne-s travailleur-se-s et parmi elles, 60 l’ont été sur les trois dernières années. Si l’incertitude juridique autour de ces processus reste forte, il apparait que la voie de la récupération par les salariés reste une option valide de plus en plus soutenue par les syndicats.

Comme le déclarait José Abellí en 2009, le phénomène de récupération d’entreprises par les travailleurs est aujourd’hui bien ancré dans la classe ouvrière argentine : « Aujourd’hui, quel que soit l’endroit dans le pays, lorsqu’une entreprise ferme, les travailleurs brandissent le drapeau de l’autogestion. C’est le grand acquis de la lutte de la classe ouvrière argentine »[1]. Il n’est donc pas qu’un lointain souvenir de la crise de 2001 comme le confirmait également Andrés Ruggeri en 2010 « les entreprises récupérées par les travailleurs, non seulement, n’ont pas disparu mais elles se sont converties en une option que les travailleurs reconnaissent comme valide, malgré toutes les difficultés, plutôt que de se résigner à la fermeture des entreprises »[2].

Les premiers éléments de la quatrième enquête nationale sur les entreprises récupérées par les travailleurs (ERT) réalisée par le programme « Faculté ouverte » de l’université de Buenos Aires en apportent une démonstration éclatante. Présentée le 21 mars dernier dans l’hôtel Bauen, à l’occasion du 11e anniversaire de sa récupération, le jour même où les travailleurs de cet hôtel récupéré apprenaient la décision de justice intimant leur expulsion, elle indique que ce sont plus de 60 entreprises qui ont été récupérées ces trois dernières années et 2 500 emplois qui ont été préservés. Depuis 2001, plus de 300 entreprises en faillite ou abandonnées par leurs propriétaires ont été reconverties par leurs ancien-ne-s travailleur-se-s, même si beaucoup courent le risque d’être contestées par des décisions de justice.

Un cadre juridique complexe

Lors de la présentation, Andrés Ruggeri, directeur du programme déclarait à l’agence ANSOL que « l’une des données les plus saillantes du rapport montre l’incidence de la loi sur les faillites, qui n’est pas celle attendue parce que les conflits durent plus longtemps, parce que les entreprises qui ont obtenu gain de cause d’un point de vue juridique sont très peu nombreuses, mais également parce que peut-être les expropriations requièrent un parcours juridique plus long, plus complexe qu’avant »[3].

De fait, la durée des conflits a augmenté puisque sur la période (2010-2013), elle est passée à 335 jours contre 249 jours précédemment. Dans 61% des cas, les travailleurs ont été contraints d’occuper l’entreprise et/ou de résister contre des décisions de justice et des tentatives d’expulsion (37%). Si la nouvelle loi de 2011 avait initialement été perçue comme une avancée dans la mesure où elle permettait au juge d’accorder la poursuite de l’activité des entreprises sous le contrôle de coopératives de travailleurs, il n’en demeure pas moins que dans la pratique le juge conserve toute latitude pour permettre cette possibilité et qu’il en abuse parfois au détriment des travailleurs. Les faits le confirment puisque seuls 9,7 % des nouveaux cas de récupération ont pu profiter de ce recours. Alors qu’en 2010, 63% des ERT avaient obtenu une loi d’expropriation, seuls 19% des cas postérieurs y sont parvenus.

Comme l’illustre le cas de l’hôtel Bauen, le cadre juridique reste problématique et les travailleurs de Fabricaciones Rosario se trouvent dans la même situation. De même, à Buenos Aires, l’imprimerie Mon est arrêtée depuis deux ans et demi et ses travailleurs attendent toujours à la porte de pouvoir entrer pour reprendre la production.

Pour autant, ce cadre juridique ne frêne pas les récupérations d’entreprises. Bien au contraire, devant les fermetures intempestives d’usines le processus se poursuit. Selon l’enquête, sur la période 2010-2013, ce sont précisément 63 initiatives d’autogestion qui ont été engagées permettant de préserver 2 664 postes de travail.

Les évolutions relevées lors de la dernière enquête

Depuis les premiers relevés, réalisés entre 2001 et 2002, jusqu’au dernier, le Programme « Faculté Ouverte » a comptabilisé 311 entreprises récupérées, autant de processus qui ont permis de préserver l’emploi de 13 462 travailleurs dans le pays[4].

La quantité d’entreprises récupérées continue de croître et la moitié des entreprises (150) se situe dans l’aire métropolitaine (la Ville et le Grand Buenos Aires) et le reste se trouve à l’intérieur de la province de Buenos Aires ou dans le reste du pays. L’aire métropolitaine de Buenos Aires et la région de la Pampa (les provinces de Buenos Aires, La Pampa et Santa Fe) concentrent à elles seules 81 % des ERT. Toutefois, ces dernières années, les ERT ont développé leur base géographique puisqu’elles sont aujourd’hui présentes dans 21 des 24 provinces du pays.

Pour Andrés Ruggeri : « Il y a une nouvelle génération d’entreprises récupérées et il est nécessaire de s’interroger sur les raisons de ce resurgissement qui, s’il n’est pas aussi massif qu’en 2001 et 2002, montre que la moitié des entreprises récupérées existantes sont postérieures à la crise »[5].

Selon les données du quatrième relevé, la récupération s’est élargie à d’autres secteurs d’activité : alors que la métallurgie dominait dans les trois premiers échantillons, elle s’est notamment diversifiée ces trois dernières années avec des établissements éducatifs et gastronomiques, comme le montre les exemples du collège Guido Spano ou du restaurant Alé Alé.

Une autre évolution notable concerne l’engagement du mouvement syndical dans le soutien aux processus. Alors qu’il était de 44% jusqu’en 2010, il passe à 64% dans la dernière période. Celui-ci semble avoir intégré que le phénomène n’est pas simplement conjoncturel mais bel et bien ancré dans la réalité économique et sociale du pays.

Une forte majorité d’ERT (93%) maintiennent les assemblées générales périodiques (56% une fois par semaine). 54% d’entre elles appartiennent à un mouvement ou une organisation d’ERT ou de coopératives et 71% réalisent des activités solidaires ou culturelles en lien avec la communauté.

Globalement, la capacité productive reste moindre qu’avant la récupération, l’absence de capital (47,1%), de matières premières (35,3%) et la difficulté d’insertion sur le marché (29,4%) restent prégnantes. Les données recueillies sont cependant en évolution par rapport à celles relevées en 2003 et sont à mettre en relief avec l’amélioration de la situation macroéconomique qui permet aux nouvelles ERT de s’insérer plus rapidement.

Néanmoins, leur accès au crédit reste problématique du fait de leur statut, c’est ainsi que 29% des ERT ont recours au « travail à façon », ce qui signifie qu’elles dépendent d’un donneur d’ordre qui leur procure la matière première et les paie pour le travail et la maintenance des machines. Dans certains cas, elles parviennent à capitaliser et à acquérir au fil du temps une certaine indépendance alors que d’autres restent dans une situation de sous-traitance. Relevons également que 61% des ERT reçoivent des aides de l’Etat.

Un autre trait significatif de ce phénomène est le maintien d’une égalité salariale (52% des cas). Dans les autres cas, la différence est le plus souvent liée à la différence du nombre d’heures effectuées (61,5%). Dans aucun cas, l’échelle des salaires est supérieure à 50%.

Dans une interview au journal Pagina 12, Andrés Ruggeri déclare que « le processus est consolidé malgré la précarité et l’absence de résolution générale. La modification de la loi sur les faillites semblait être la solution mais elle a déjà démontré que ce n’est pas le cas et qu’y compris les choses empirent. De même, l’Etat ne semble ni vouloir ni pouvoir en terminer avec le phénomène. Ce qui est certain, c’est que pendant ce temps les processus se poursuivent »[6].

Les résultats collectés confortent Andrés Ruggeri dans son appréciation générale du phénomène : « Le mouvement des entreprises récupérées argentines est une référence au plan international, à notre connaissance, c’est le plus important du monde. Les travailleurs ont adopté la récupération des entreprises comme un outil viable quand les possibilités d’emploi se restreignent parce qu’ils la voient comme une option et une réalité »[7].

Une autre enquête du ministère du Travail datée de novembre 2013 confirme également la vitalité des unités productives autogérées en Argentine puisqu’elle en dénombre 786, dont 98 % de coopératives, impliquant 28 000 travailleurs dans tout le pays. Le chiffre d’entreprises récupérées corrobore celui du programme Faculté ouverte puisque 318 cas sont répertoriés[8].

L’enquête du programme « Faculté ouverte » démontre effectivement que les processus de récupération d’entreprises par les travailleurs en Argentine ne sont pas qu’un lointain souvenir de la crise et, que malgré des difficultés légales, ils sont bien ancrés dans la classe ouvrière. Comme le déclarait Andrés Ruggeri lors de la rencontre internationale « L’économie des travailleurs » chez les Fralib à Gémenos en début d’année, « l’aspiration à la démocratisation de la production et à la redistribution des richesses est inscrit dans l’ADN des travailleurs ».

Richard Neuville


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