La montée du mouvement des travailleurs chinois

jeudi 13 novembre 2014
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : EQUAL TIMES

14 octobre 2014

La montée du mouvement des travailleurs chinois

par Han Dongfang

Début septembre, près de 16.000 employés chez deux fabricants chinois d’écrans tactiles fournisseurs d’enseignes renommées comme Apple se sont mis en grève quand leurs employeurs sont revenus sur leur promesse d’une prime de vacances de 100 dollars US.

Les grèves ont eu une issue rapide mais ont, néanmoins, fait la une de la presse internationale parce que la prime était censée inclure une boîte de gâteaux de lune, un cadeau traditionnellement offert à l’occasion de la Fête chinoise de la mi-automne. Le New York Post a sèchement averti les mordus d’Apple : « No cake, no iPhone 6 ! » (Pas de gâteau, pas d’iPhone6 !).

Les « grèves des gâteaux de lune » sont une preuve supplémentaire, si besoin en était, que les travailleurs chinois n’ont pas peur de prendre position et de défendre leurs droits et intérêts légitimes lorsque ceux-ci sont menacés, indépendamment de l’importance de l’enjeu qui se trouve à l’origine du différend.

Au cours des six derniers mois, le China Labour Bulletin a recensé, chaque mois, une centaine d’actions collectives et de contestations ouvrières à travers la Chine – et ce n’est là que la pointe de l’iceberg.

Si les mouvements contestataires des travailleurs d’usines ont tendance à faire la une des journaux internationaux, les grèves dans l’industrie manufacturière ne représentent que 40% approximativement de toutes les grèves en Chine. Les travailleurs du transport, les enseignants, les ouvriers de la construction, les mineurs de charbon et les travailleurs des secteurs de la vente au détail et des services sont tous préparés et disposés à entreprendre des actions collectives si nécessaire.

Les manifestations ouvrières en Chine se déroulent la plupart du temps selon le schéma des grèves des gâteaux de lune ; survenant de façon impromptue, elles se concluent relativement rapidement, au terme de négociations hâtives ou de promesses de concessions.

Mais bien que ces actions puissent dans certains cas conduire à un meilleur traitement pour les salariés, elles se limitent généralement à des solutions sparadrap. En effet, bien trop souvent, une autre grève éclatera six mois, voire un an plus tard car il n’existe aucun mécanisme permettant aux travailleurs d’engager des négociations collectives de bonne foi avec le patronat et de résoudre les principaux griefs à l’origine des grèves.
La bonne nouvelle est que les travailleurs chinois et même certains responsables locaux reconnaissent que cette situation n’est pas saine ou viable et sont à la recherche de solutions plus pérennes. De plus en plus de travailleurs rejettent désormais les solutions de fortune et demandent, à la place, que les patrons engagent avec eux un dialogue en tant que partenaires égaux.

Cet été, 59 travailleurs dans une fabrique de bijouterie de la ville de Foshan, dans le sud de la Chine, sont restés en grève durant deux mois, jusqu’à ce que la direction finisse par accepter de négocier.

Soutenus par des groupes locaux de défense des droits des travailleurs, les représentants élus des travailleurs ont dressé un cahier de revendications portant principalement sur les versements et prestations de sécurité sociale. Une de leurs approches stratégiques a consisté à faire appel au soutien et à l’assistance des fédérations syndicales locales et provinciales.

Les syndicats locaux avaient ainsi le choix entre agir ou ne pas agir.

Le syndicat a fait ce qu’il a pu et cela a suffi, au moins dans ce cas, pour sortir de l’impasse et amener le patronat à la table des négociations.

Même si tous les griefs des travailleurs n’ont pu être résolus dès la première réunion, le négociateur en chef des travailleurs, Zhu Xinhua, était confiant que des progrès pourraient être engendrés à l’issue de négociations futures : « Nous saluons le changement d’attitude de l’entreprise et nous réjouissons du fait que les deux parties puissent désormais avoir un dialogue constructif, d’égal à égal. »

Dans la ville voisine de Guangzhou, un groupe de plus de 200 travailleurs de l’assainissement sont allés plus loin : Ils ont nommé comme consultants deux militants syndicaux respectés issus d’un groupe de défense des droits des travailleurs qui les avaient aidés à négocier un accord portant sur des indemnités de départ avec leur ancien patron et à signer des accords avec le nouveau patron.

À la fin du mois, les travailleurs de l’assainissement se sont mis en grève pour réclamer à leur employeur, dont le contrat de nettoyage avec le gouvernement local touchait à sa fin, le versement d’indemnités de départ décentes calculées sur la base de l’ancienneté.

En recourant aux réseaux sociaux et aux médias traditionnels, les travailleurs de l’assainissement ont réussi à rallier un soutien considérable chez les étudiants, les journalistes citoyens et les membres du public à travers la ville, et même jusqu’à Pékin.
L’intervention des pouvoirs publics locaux a contraint l’employeur à s’asseoir à la table de négociation et un accord a finalement pu être signé. À la suggestion des consultants, les travailleurs ont invité le syndicat local à assister aux négociations et pour la première fois, le syndicat a non seulement été présent mais a, de surcroît, choisi de s’asseoir à côté des travailleurs et de soutenir ceux-ci durant le processus de négociation.

<iemb3890|left>Construire un syndicat fort

Face à une telle pression des travailleurs et des militants, le syndicat officiel chinois, l’ACFTU (All-China Federation of Trade Unions) devra, tôt ou tard, faire preuve d’un engagement plus soutenu et chercher à asseoir une présence viable sur les lieux de travail.
De manière encourageante, c’est précisément ce que le chef de la Fédération syndicale provinciale de Guangdong a annoncé, en août, qu’il entendait faire. Huang Yebin a pris l’engagement suivant : « À chaque fois que des travailleurs à Guangdong déposeront des plaintes auprès du syndicat, nous désignerons des personnels spéciaux chargés de s’occuper et de résoudre chaque cas. » Par ailleurs, Huang s’est donné cinq ans pour mettre sur pied des syndicats démocratiques au niveau de chaque entreprise de la province.
Bien entendu, faire des promesses c’est une chose mais les tenir c’en est une autre. L’ACFTU a fait des déclarations de ce genre depuis des décennies mais cette fois c’est différent parce que les travailleurs sont différents.
Les travailleurs chinois sont plus déterminés que jamais à lutter pour de meilleurs salaires et conditions de travail et ne sont pas près de succomber à la pression. Aussi convient-il de noter que quand des groupes locaux des droits des travailleurs sont impliqués, ceux-ci encouragent systématiquement les travailleurs à rallier le soutien du syndicat dans le processus de négociation. Une stratégie qui, jusqu’à présent, semble avoir porté ses fruits.
À terme, cette stratégie de négociation collective devrait lentement mais surement s’étendre d’usine en usine et de région en région, contribuant à créer des lieux de travail plus démocratiques et à jeter les bases d’une réforme syndicale.
L’entreprise en Chine est un microcosme de la société chinoise ; une structure qui, pour l’heure, est extrêmement hiérarchisée, rigide et autoritaire, où ceux qui occupent le bas de l’échelle sont censés être subordonnés à leurs supérieurs.
À partir du moment où, grâce à la négociation collective et une représentation syndicale effective et déterminée, le lieu de travail en Chine se démocratisera et les travailleurs auront voix au chapitre, la nécessité d’une confrontation avec le patronat ira décroissant.
Les travailleurs commenceront à faire confiance et à participer aux structures et mécanismes conduisant à la résolution pacifique des conflits au lieu d’immédiatement recourir à une approche de confrontation, comme ce fut le cas lors des grèves des gâteaux de lune.

Même si le progrès est lent, irrégulier ou tortueux, le mouvement ouvrier chinois et les syndicats finiront par avoir une incidence durable, pas seulement au niveau de l’entreprise mais sur l’ensemble de la société chinoise.

Au 19e siècle, c’est le mouvement syndical qui a jeté les bases d’une Europe démocratique et je suis certain qu’il peut en faire de même dans le cas de la Chine au 21e siècle.

J’aimerais croire que de mon vivant, la Chine pourra commencer à émuler la Suède ; un modèle de social-démocratie où les intérêts des individus, des différents groupes sociaux et de la société dans son ensemble sont protégés et les différends et conflits sont équitablement résolus.

Il y a, cependant, une condition claire. Nous avons besoin d’un mouvement syndical fort qui agisse au service des travailleurs chinois.


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