USA : Lorsque l’eau est privatisée, l’injustice coule à flots

samedi 10 janvier 2015
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : Equal Times
9 janvier 2015

Lorsque l’eau est privatisée, l’injustice coule à flots

par Michelle Chen

Dans cette économie incertaine, que l’on voie le verre à moitié plein ou à moitié vide, on ne prête plus attention au fait qu’il suffit d’ouvrir le robinet pour remplir le verre.
L’été dernier, des ménages de travailleurs de Detroit ont vu disparaître ce service essentiel.

Plusieurs quartiers de la ville ont découvert une réalité humiliante : dans la nation la plus riche du monde, le service d’eau municipal appauvri était cette fois asséché — la décision de couper l’eau fut la réaction provisoire « d’urgence » de la municipalité face à l’effondrement financier.

La situation de Detroit semble effrayante, mais nous risquons bientôt d’assister à davantage de crises des ressources dans le pays si les autorités favorables au secteur privé décident que l’eau n’est pas tant un droit essentiel qu’une marchandise qui se commercialise comme le maïs et le pétrole brut.

D’après l’étude réalisée par la Corporate Accountability International (CAI) (Internationale de la responsabilité des entreprises), l’expérience de plusieurs dizaines de municipalités qui ont privatisé leurs infrastructures d’eau illustre le danger qui existe à faire passer les intérêts financiers avant les droits humains.

La privatisation de l’eau dans les pays pauvres est critiquée dans la mesure où elle entraîne l’exploitation et la déstabilisation des installations locales, en particulier dans les systèmes de « libre échange » qui encouragent les réformes allant dans le sens de l’économie de marché.

Mais dans les villes américaines aussi, les forces du marché appauvrissent les réseaux d’eau. Et dans les nations riches comme dans les pays pauvres, lorsque l’eau est commercialisée, l’injustice tend à couler à flots, alerte la CAI.

« Les compagnies d’eau privées définissent l’eau en termes commerciaux et, en privilégiant les résultats économiques plutôt que les objectifs sociaux, la priorité n’est pas donnée aux personnes pauvres et vulnérables. Quand l’eau est considérée comme une simple marchandise, elle est à la merci des caprices du marché et échappe à la responsabilité et à la transparence du secteur public ».

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Les effets impitoyables de la marchandisation de l’eau se font ressentir sur toute la planète.

En paralysant ses services d’eau, Detroit a choisi le type de politique néolibérale qui encourage à la fois « l’austérité » et la réaction politique habituelle : la privatisation.
Pendant l’arrêt des services d’eau l’été dernier – véritable punition collective pour les clients « fautifs » qui avaient payé leurs factures en retard – la CAI et des groupes locaux ont fait part de leurs craintes au sujet de la volonté de la municipalité de consulter une des principales multinationales de l’eau, Veolia, pour restructurer son système d’eau et réduire les coûts.

D’après le directeur des médias de la CAI, Jesse Bragg, Veolia envisagerait de contrôler l’infrastructure publique d’eau, comme elle l’a fait dans d’autres régions et, compte tenu de l’état déplorable des finances de Detroit, « Veolia risque de recommander la privatisation et de se servir de ce contrat pour mettre un pied dans la porte ».

Jusqu’à maintenant, une grande partie des campagnes de lutte contre la privatisation concernait les pays du Sud.

Par exemple, dans certaines régions d’Inde et des Philippines, les investissements étrangers néolibéraux, associés aux infrastructures appauvries, ont contribué à la mise en place d’un mécanisme de la Banque mondiale pour l’eau, auquel la CAI reproche les prix élevés, les contraintes qui limitent l’accès au service, la pollution des eaux et les installations défaillantes.

En 2012, la CAI a sollicité une enquête des Nations Unies au sujet du rôle que joue une institution financière importante au sein de la Banque mondiale, la Société financière internationale, pour « promouvoir le contrôle du secteur privé sur les services d’eau ».

Selon les défenseurs des services publics, outre l’aggravation des injustices au niveau de l’accès aux ressources, « les investissements directs dans les entreprises privées ne tiennent pas compte des budgets publics ni des mesures obligeant à rendre des comptes, tout en s’éloignant de la réelle nécessité de financer les systèmes d’eau ».

Ces mêmes défenseurs rappellent que les réseaux d’eau sont historiquement contrôlés par les autorités publiques et que, même si cette situation n’est certainement pas parfaite, ce sont les finances publiques qui ont permis l’extension régulière et la modernisation des infrastructures d’eau urbaines.

Et cela se passe sous la surveillance des responsables publics, et non de directeurs généraux qui, par définition, font passer les intérêts de riches actionnaires avant ceux des contribuables et des électeurs.

Or, depuis quelques années, les compagnies d’eau donnent du fil à retordre aux législateurs des États-Unis.

« Une porte ouverte à l’instabilité budgétaire »

Comme pour de nombreux programmes de privatisation, l’arrivée d’entreprises privées est souvent annoncée comme une « innovation ».

L’industrie de l’eau rejette les accusations de privatisation, en déclarant parfois avoir simplement passé un contrat avec la municipalité pour fournir des services ou une consultation.

Comme les écoles sous contrat qui promettent des réformes magiques pour stimuler les performances de l’enseignement public, les compagnies d’eau considèrent que les partenariats public-privé sont avantageux pour tout le monde, aussi bien pour le secteur public que privé, car ils rendent selon elles la gestion plus efficace et réduisent considérablement les lourdeurs administratives pour faire face au profond manque de financement des infrastructures d’eau.

La CAI constate que le secteur privé de l’eau a exercé des pressions afin que la législation fédérale permette à des fonds publics de financer des projets privés en matière de gestion de l’eau, ce qui, d’après les détracteurs, risque d’ouvrir la porte à l’instabilité budgétaire.

Le secteur privé fait également pression sur les législateurs des États pour qu’ils rendent le secteur de l’eau plus favorable au privé : dans le New Jersey, par exemple, le lobby de l’eau a mis en échec des projets de loi qui auraient permis de « protéger les municipalités et la santé publique », selon la CAI.

En réalité, les études sur les programmes de privatisation ne révèlent pas clairement une amélioration de l’efficacité ou de la technologie. Ils confèrent surtout à une institution publique une mentalité d’économie de marché :

« Les compagnies d’eau privées ont l’obligation fiduciaire d’obtenir un maximum de rendement pour les actionnaires. Pour satisfaire à cette obligation, elles s’efforcent a) d’affaiblir leur plus grand concurrent, le secteur public de l’eau, b) d’ouvrir le marché de l’eau et de créer des opportunités commerciales pour elles-mêmes, c) de supprimer autant que possible ce qui fait obstacle à la rentabilité de leurs opérations ».

D’autre part, les militants estiment que de tels accords peuvent précipiter la dégradation des réglementations de santé publique et des normes environnementales. « Les services publics sont nettement plus enclins à privilégier le maintien du service, parce que leur mission réside dans l’accès équitable, qui tire profit de ce maintien » déclare Bragg dans un courrier électronique.

« Les services privés peuvent, d’une certaine manière, profiter de la rareté. Lorsque le bénéfice est la principale motivation, la hausse de la consommation d’eau est encouragée et des tarifs élevés sont appliqués ».

La privatisation peut également fragiliser une communauté d’une autre façon : aux États-Unis, les systèmes d’eau municipaux gérés par des fonctionnaires sont l’un des derniers bastions du syndicalisme du secteur public.

Les travailleurs de la section syndicale 207 de l’American Federation of State, County and Municipal Employees (AFSCME), à la tête du Service des eaux et des égouts de Detroit, ont vivement protesté contre une éventuelle privatisation tout en essayant de résister, en vain, aux tentatives des autorités municipales de réduire à néant les contrats syndicaux dans le cadre de la restructuration financière.

Voici ce qu’un employé du service d’eau, nommé Ryan, a déclaré à WSWS en août, au moment où les autorités recherchaient des solutions privées à « l’urgence financière » de la ville :

« D’un point de vue capitaliste, qui refuserait de prendre en charge les services d’eau ? Les dirigeants pensent qu’ils peuvent tripler les factures d’eau et que les consommateurs seront obligés de les payer. C’est de l’or liquide… La privatisation est un processus qui a pris du temps et ses défenseurs sont finalement en train d’installer leurs personnels pour qu’ils la mettent en place ».

La paralysie des services d’eau de Detroit est apparue comme un mauvais présage de ce qui pourrait se produire lorsqu’une municipalité tient à « réduire les coûts » à tel point qu’elle est prête à assoiffer ses communautés.

Même dans un pays « riche », les institutions sociales essentielles peuvent être une proie facile pour l’appétit gargantuesque de l’économie de marché.

La version intégrale de cet article a été publiée initialement dans le magazine The Nation. Copyright © 2014 The Nation. Document utilisé avec l’autorisation d’Agence Global.

Cet article a été traduit de l’anglais.


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