Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, il y a aussi des artisans

samedi 28 avril 2018
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : Reporterre

Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, il y a aussi des artisans

28 avril 2018 / Émilie Massemin et Emmanuel Gabily (Reporterre)
Le gouvernement se focalise sur les vingt-huit projets agricoles présentés par les habitants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. En oubliant les activités artisanales indispensables à la vie rurale défendue sur la zone. Reporterre a poussé les portes du hangar de la filière bois et de la forge.

Dans le cadre des négociations avec l’État, des habitants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ont déposé quarante-et-un formulaires d’installation à la préfecture de Loire-Atlantique, dont treize décrivent des activités artisanales, sociales et culturelles. Ces projets sont dans le collimateur du gouvernement, qui ne veut prendre en compte que les projets agricoles. Reporterre vous entraîne à la découverte d’un petit échantillon de ces ateliers et lieux de sociabilité, en deux volets :

• La filière bois et la forge aujourd’hui ;

• L’auberge des Q de plomb, le projet de maison intergénérationnelle et l’Ambazada dans les jours prochains.


• Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage
Le soleil inonde l’empilement de grumes, devant le Hangar de l’avenir sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Cet après-midi du mercredi 25 avril, une dizaine de personnes s’activent autour du bâtiment, les unes à écorcer les troncs, les autres à les soulever pour les installer sur le banc de la scie mobile, prêtée par le comité de soutien du plateau des Millevaches. Aux commandes de la machine, Camille [*] ajuste son casque et son masque pour se protéger du bruit et des projections de sciure.
Bûcheron depuis cinq ans, il a mis son savoir-faire au service de d’Abrakadabois, le collectif qui assure la gestion forestière sur la Zad — bûcheronnage, débardage, sciage, etc.

« Cette activité a démarré il y a trois ans, avec la volonté de développer la construction en dur sur la Zad », explique Camille.

Depuis, l’organisation s’est rodée.

Une commission Bois gère les coupes dans la forêt de Rohanne.

Une commission Haies surveille la santé de ces alignements d’arbres et d’arbustes, en inventorie les essences et détermine ce qui peut être coupé comme bois de chauffage. Les deux commissions — soit quinze à vingt personnes — se réunissent en plénière tous les quinze jours.

Une fois par an, Abrakadabois publie dans l’hebdomadaire Zad news le bilan de la récolte et lance un appel à projets.

« L’an dernier, nous avons assemblé la charpente de l’Ambazada, indique Camille. Cette année, nous allons fournir en bois vingt-cinq projets, de la réfection d’une grange à la cabane d’un particulier, même s’il n’y aura pas suffisamment de planches pour tout le monde. »

Car pas question de reproduire sur la Zad les dérives de l’exploitation intensive, responsable des tristes paysages de coupes rases et de monocultures de sapins de Douglas. Surtout que la forêt de Rohanne est particulièrement riche et préservée.

« Elle a été plantée en 1959.

Elle a d’abord été gérée par l’Office national des forêts [ONF] mais très peu touchée, raconte Camille. Ensuite, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en gelant les terres, l’a fait sortir de cette logique industrielle qui considère qu’un douglas est mature à quarante ans. Elle est aussi entourée de haies de chênes, de merisiers… Résultat, une futaie irrégulière magnifique. »

Pour protéger cet écosystème, Abrakadabois a opté pour la futaie jardinée : « Il s’agit d’une gestion pied par pied. On choisit de couper un arbre parce qu’il y a de la relève autour et qu’il ne mettra pas longtemps à être remplacé. Nous assumons une gestion pensée sur plusieurs générations et l’enracinement au territoire que cela implique. »

« Nous pensons la forêt de la graine à la charpente »

Pour s’améliorer, le collectif mise sur l’apprentissage.

« Pendant nos réunions, nous présentons des exposés sur des sujets variés comme la biologie végétale, la symbiose mycorhizienne, la taïga en Sibérie », rapporte Camille. Autre source d’enrichissement, la diversité des profils, de l’ingénieur forestier « déserteur » aux bûcherons, charpentiers et élagueurs, sans oublier les passionnés de bois sans formation.

« Il est important pour nous que les métiers ne soient pas cloisonnés. Tout le monde ne fera pas de l’élagage ou de la charpente, mais tout le monde aura une vision d’ensemble. Nous pensons la forêt de l’arbre à la poutre, et même de la graine à la charpente », insiste le jeune bûcheron. Enfin, le collectif est largement ouvert sur le reste du monde.

Camille a appris le sciage auprès de personnes du comité de soutien du plateau des Millevaches et a rendu visite au Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan.

L’association rennaise Des hommes & des arbres, qui travaille le bois à la main sans outillage électroportatif, est venue animer un stage d’équarrissage à la hache. Plusieurs personnes d’Abrakadabois se sont formées à la ferme du Treynas, dans le Massif central, qui a envoyé à la Zad des paysans et quatre chevaux de trait pour du débardage.

« Cette question de la transmission est importante pour nous, que ce soit par l’autoformation ou pour les stages hivernaux. Les gens apprennent le bûcheronnage mais aussi la vie de la forêt, pour comprendre ce qu’implique de couper des arbres. »

Le Hangar de l’avenir concentre la plupart de ces activités. Sa charpente a été construite par une soixantaine de charpentiers et levée lors de la manifestation du 8 octobre 2016. Cet après-midi, trois personnes s’appliquent à compléter son ossature. « On fabrique la structure qui va accueillir le bardage.

Pour cela, on scie des madriers », explique Julien, arrivé la veille de Belgique pour donner un coup de main.

Avant de se tourner vers son compère : « D’ailleurs, on le fait à la main pour le délire ? » « Non, parce qu’on n’a pas de scie mobile ! » rigole l’autre.

Une fois la pièce rapportée à la bonne longueur, ils la dressent à la verticale et l’ajustent à la charpente. « Ça fait plaisir de donner un coup de main sur un si beau bâtiment, et de toucher un bois venu de la forêt d’à côté », commente Julien.

Le bardage n’est que le commencement des mutations qui attendent ce hangar. « On va prolonger l’atelier pour y installer une salle d’affûtage et on va bientôt y installer un banc de scie fixe.

On va aussi installer une mezzanine qui servira d’atelier de dessin. Le bâtiment sera fermé par deux grandes portes coulissantes, la façade sera à colombages et il y aura même certainement des vitraux, car nous avons rencontré quelqu’un qui va nous apprendre à les fabriquer », projette Camille.

Enfin, si le gouvernement ne décide pas de rejeter ce projet et d’expulser les artisans.

« Notre formulaire pour un projet de circuit ultracourt du bois sur le territoire a été mis de côté par la préfecture car notre activité n’est pas agricole. La Direction départementale des territoires et de la mer [DDTM] nous a dit qu’il serait examiné dans un second temps et certainement pas par eux », s’inquiète Camille.

Le collectif ne baisse pas les bras et a commencé à élaborer spontanément un plan simple de gestion, un document obligatoire pour les propriétaires de plus de vingt-quatre hectares de forêt.

Mais cette vision obtuse de la ruralité agace le bûcheron : « D’où vient cette idée qu’on n’y trouve que de l’agriculture ? Qu’ils aillent dire ça à un bled paumé des Cévennes ! La vie sociale des habitants implique une grande quantité d’activités, liées à l’agriculture mais aussi au bois, à la fabrication et à la réparation d’outils, à la vie culturelle… Par exemple, la forge nous affûte et nous répare nos scies tandis que la bibliothèque du Taslu nous prête les livres pour nos exposés ! Tout est lié. »

Du hangar à la forge, tout un réseau d’entraide et d’interdépendances

Ce n’est pas Pierrot, un des forgerons de la Zad, qui va le contredire. Après un passage sur la Zad en 2012, il est revenu en 2013 avec tout son atelier dans son camion pour s’installer à la Noue non plus (aujourd’hui détruite). Cet après-midi, il rend visite en voisin au Hangar de l’avenir, où il farfouille dans un grand sac blanc à la recherche de chutes de bois pour alimenter le feu de son foyer artisanal. L’occasion de saluer les camarades. « Ce copain en train de racler l’écorce d’un tronc, il utilise un des deux écorçoirs que j’ai forgés ! Ils s’usent beaucoup moins vite que les deux achetés dans le commerce », observe-t-il avec fierté.

La brouette remplie, retour à l’atelier, lui aussi sur la sellette, car « non agricole ». Près de l’entrée, Julie peaufine un manche de pioche.

« J’ai d’abord retiré toute l’écorce d’une branche de châtaignier sur ce banc à planer, et là j’arrondis les angles pour éviter les ampoules », explique la jeune femme.

À chacune de ses visites sur la Zad, elle finit toujours à la forge. « Tout le monde fabrique des objets différents au même endroit, ce qui fait qu’on apprend beaucoup, y compris en captant les conversations.

On s’entraide et on se conseille les outils : j’avais commencé à écorcer en utilisant l’étau et on m’a montré le banc, beaucoup plus pratique ! »

Guillaume, lui, a plutôt l’habitude de travailler le cuir. Mais cet après-midi, il navigue entre le soufflet de forge pour chauffer le métal et le marteau et l’enclume pour le façonner.

« Je prépare un crochet en inox pour un système d’attache, mais je ne peux pas en dire plus », déclare-t-il mystérieusement. « En cette période trouble de guerre de basse à moyenne intensité avec la gendarmerie, on fabrique aussi des boucliers pour aider les potes à éviter les blessures », dit un Camille [*] venu pour la première fois sur la Zad. « L’atelier est ouvert, même si j’aime bien être présent comme référent, souligne Pierrot.

On se forme les uns les autres.

Comme ça, si je ne suis pas là, un copain peut conseiller les outils. En 2013, j’ai formé quelqu’un à qui j’ai offert sa première enclume — une tradition dans le monde de la forge. Il a aujourd’hui son propre atelier. Un autre que j’ai formé travaille maintenant en Catalogne. »

Pierrot.
S’il attire autant de monde, c’est que cet atelier est indispensable au bon fonctionnement d’une grande partie des activités de la Zad, en particulier agricoles.

« Les besoins urgents viennent souvent de la paysannerie, illustre Pierrot. En période de foins, on n’arrête pas de réparer les fourches, qui tiennent rarement plus d’un ou deux ans.
En ce moment, je refais les pièces en inox d’une bluterie, une pièce pour un tamis à farine. Et je n’aurai pas besoin de me faire payer en argent pour acheter des nouilles au supermarché, puisque je serai payé directement en nouilles aux céréales complètes cultivées sur la Zad ! Idem pour la cuisine collective, dont j’affûte les couteaux. C’est comme ça que je compte vivre, en produisant et en consommant sur place. »

Selon lui, c’est ce mode de vie que craint le gouvernement. « La campagne selon Macron, c’est un territoire coupé en quatre méga-exploitations laitières où travaillent seulement deux personnes, qui travaillent pour que Lactalis puisse exporter sa poudre de lait.
Et de nombreux chômeurs qui votent pour lui, et que le système vampirique sur lequel il s’appuie perdure et se renforce.
Qu’on parle d’autonomie et de collectif, qu’on crée nos propres emplois, cela lui est inacceptable. »


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