Reporterre : Comment j’ai été blessée sur la Zad

dimanche 13 mai 2018
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : reporterre

Comment j’ai été blessée sur la Zad

12 mai 2018 / par Marie Astier (Reporterre)

Le 11 avril, une journaliste de Reporterre, Marie Astier, était blessée par une grenade des gendarmes lors d’un reportage sur la Zad. Trois autres journalistes ont été blessés dans des circonstances similaires. Nous revenons sur ces événements, et sur ce qu’ils disent de l’intervention des forces de l’ordre sur la Zad. Et de l’impérative nécessité que les journalistes puissent témoigner.

Aux urgences de l’hôpital de Nantes, l’atmosphère est feutrée, les chaises et les sols de plastique, il n’y a pas de fenêtre, et les couleurs pastel semblent destinées à vous apaiser…

Voire à vous préparer à une éventuelle anesthésie.

Une fois expliquée la raison de ma venue, la question m’a été posée d’un air embarrassé par l’infirmière d’accueil : « Mais, les journalistes, vous travaillez comment à Notre-Dame-des-Landes ? C’est-à-dire que, sur la Zad, comment ça se passe ? Enfin, c’est parce qu’on en parlait avec les collègues ce matin et on se demandait... »
Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris ce qu’elle souhaitait savoir.

Il m’a semblé qu’elle se demandait si on n’était pas un peu imprudent, à aller dans une zone où les forces de l’ordre interviennent contre de violents zadistes…

L’atmosphère paraît parfois irréelle sur la Zad.

Contraste entre le chant des oiseaux, la vigueur joyeuse de la nature qui se réveille au printemps, et les détonations des grenades.

Parallèle entre les nuages tout en nuances de gris qui se dessinent dans le ciel d’un bleu intense, et les gaz lacrymogènes qui s’étirent dans les prairies.

J’ai été blessée lors d’un moment comme ça, le mercredi 11 avril, deux jours après le début de l’intervention policière.

Je m’étais positionnée pour photographier l’arrivée du cortège des « cheveux blancs » dans un champ au carrefour de la fameuse « route des chicanes » et du chemin des Fosses noires.

Une batucada avait guidé jusque là cette manif’, principalement composée de retraités.

Ils jouaient face aux gendarmes, quand leurs sommations ont commencé à retentir, à l’unisson avec le rythme entraînant des percussions.

C’est là qu’une pluie de grenades lacrymogènes nous a noyé, poussant tout le monde à fuir.

Le temps de retrouver la vue, la salve de grenades explosive avait été lancée.

C’est sans doute une grenade Gli-F4 - « avec effet sonore et effet de souffle, la plus puissante de notre arsenal », m’a précisé ensuite la gendarmerie - qui a explosé près de moi.

Assourdie, j’ai mis quelques secondes à retrouver mes esprits, quelques autres à trouver une ouverture dans la haie.

C’est là que j’ai posé ma main sur mon mollet et réalisé qu’il était en sang.

J’ai alors été prise en charge par des «  médics » - c’est à dire des soignants - de la Zad.

Notre petit groupe en fuite a continué d’essuyer des tirs de grenades (les gendarmes étant de l’autre côté de la haie) sur encore au moins une cinquantaine de mètres avant de pouvoir enfin se trouver dans une zone non attaquée.

Peu de temps après le choc des éclats de grenade, dans la tente des Médics.
Rien de grave au final.

Je m’en suis tirée avec un hématome profond qui m’a fait boiter pendant deux semaines, et un petit éclat de grenade en souvenir derrière le genou, qui ne gêne pas et donc restera là.

« Je n’ai l’impression d’avoir pris des risques inconsidérés »

Indice, peut-être, de la violence de l’intervention ce jour là, deux autres journalistes ont été blessés ce mercredi 11 avril.

Quelques heures plus tôt, Loïc Venance, photographe pour l’AFP, a lui aussi été touché par un éclat de grenade.

« C’était vers 11h30, me raconte-t-il. J’étais avec des journalistes de Reuters et M6. On venait de se dire qu’on restait ensemble pour être identifiables. Quelques minutes plus tard une grenade explosait à côté de moi. Je n’ai pas du tout l’impression d’avoir pris des risques inconsidérés. C’était hyper tendu ce jour là. » Il ne quitte pas la zone tout de suite, se retrouve pris dans une nouvelle salve en début d’après-midi. « Je me vois courir, avec les grenades qui tombent. Une à gauche, une à droite. Un homme à côté de moi avait le bras en sang. J’ai entendu des larsens toute la journée. »

Peu de temps après, il est encore avec un groupe de journalistes quand l’un d’eux est également blessé.

Il s’agit de Pierre-Henri Allain, correspondant de Libération et de Reuters en Bretagne.

Lui aussi était présent lors de la charge contre la batucada et la manifestation des cheveux blancs dans la prairie.

« Le rassemblement a été repoussé par cette première salve, décrit-il. Tout le monde a reculé en panique… Pour se rendre compte qu’il y avait une autre charge par les champs. C’était une offensive importante, les tirs étaient très nourris. Il y avait un nuage de lacrymos, je n’y voyais rien. Je me suis retrouvé confronté à une deuxième salve de grenades lacrymogènes et assourdissantes alors que je courais dans une prairie. La grenade a atterri à 2 ou 3 mètres de moi. Je ne sais pas si ce sont des pierres ou des morceaux de grenade qui m’ont blessé. J’ai été touché à l’arcade sourcilière, au cou et à la jambe droite. Comme l’arcade, ça saigne beaucoup, et que j’étais touché au cou, les médics se sont alarmés. J’ai été exfiltré à grand peine. »

Des journalistes, dont Loïc Venance, et une « médic » l’emmènent jusqu’aux camions des gendarmes mobiles, qui finissent par accepter de le mettre à l’abri.

« Il y avait un médecin, je ne sais pas exactement si c’était le médecin des gendarmes, poursuit-il. Il ne semblait pas très bien équipé, cherchait son matériel. Il a jugé qu’il n’y avait pas besoin de points de suture et m’a laissé repartir avec une compresse sur l’arcade. Je m’en suis tiré avec un énorme hématome derrière la jambe et un coquard à l’œil. »

Les autres journalistes qui l’accompagnaient, eux, ne sont pas autorisés à sortir, explique Loïc Venance : « Ils ont refusé de nous laisser passer. On a dû marcher deux heures à travers champs pour pouvoir sortir de la zone. » Le photographe a eu droit à une petite intervention chirurgicale, quelques jours après, afin de retirer l’éclat de grenade qui avait provoqué une infection.

Enfin, un quatrième journaliste a été blessé à Notre-Dame-des-Landes le dimanche 15 avril.

Un appel au rassemblement réunissait plusieurs milliers de personnes sur la zone. Cyril Zannettacci, photographe présent pour Libération, suivait l’aventure de la charpente construite dans la journée pour symboliser la reconstruction de la Zad.

« Il y avait des affrontements au carrefour de la Saulce [par lequel la charpente devait passer pour atteindre le lieu de reconstruction choisi par les zadistes]. Je me suis un peu extirpé, à 150 m. Il y avait de la buée sur mes lunettes, je ne voyais plus, je m’étais mis de côté pour les nettoyer. Ils ont arrosé de partout avec des lacrymos. Puis ils ont lancé les grenades Gli-F4 à l’aveuglette. J’en ai pris une lancée par un blindé. Elle a tapé sur mon pied, rebondit, explosé à 1 mètre. Heureusement qu’elle a ‘juste’ tapé. J’ai eu un choc violent : les tissus, les ligaments ont été écrasés. Une gamine à côté de moi a aussi été blessée. Des petits vieux étaient là. On était un groupe de gens tranquilles, à distance. »

Le photographe boite encore, il est compliqué de travailler pour lui… « J’ai le pied bien bousillé », résume-t-il. Lui aussi, a eu le plus grand mal à se mettre à l’abri.

« J’ai été pris en charge par les Médics. Ils m’ont éloigné de 50 mètres puis on s’est arrêté, ils voulaient regarder mon pied. Mais de nouveau une grenade est tombée à 1 mètre. On a encore fait 50 mètres, mais ça tombait encore jusque là… »

Une « réponse » des gendarmes proportionnée à la menace ?

Sommations, nuage de gaz lacrymogènes, pluie de grenades assourdissantes ou Gli-F4 : c’est l’enchaînement quasi systématique à chaque charge.

Mais les gendarmes sont-ils dans la légalité, quand ils lancent des grenades, sans visibilité, derrière une haie, au milieu d’un nuage de gaz, ou au loin sur des groupes de gens visiblement pacifiques, voire en train de fuir (et donc d’obéir aux sommations) ? La question est délicate.

« La gradation de la réponse par rapport à la situation est la règle de base », m’indique au téléphone un officier presse de la Gendarmerie nationale.

Autrement dit, la réponse doit être proportionnée à la menace.

« Il y a toujours des sommations, et puis les munitions ont toutes un dispositif retardateur [environ une seconde], ce qui laisse le temps aux gens de se mettre à l’abri », me précise-t-on également.

« Les tirs à la main ou courbes [en cloche] sont préconisés. Les tirs tendus sont interdits. »

Cependant, plusieurs témoignages recueillis par les « Médics » de la Zad font état de blessures probablement dues à des tirs tendus.

Sur la question de la visibilité, « on peut faire usage de la force du moment que l’identification de la menace ou de la cible est claire, me répond-t-on. Le nuage de gaz lacrymogène peut-être destiné à masquer les manœuvres des forces de l’ordre. »

Je raconte à l’officier le cas de Cyril Zannettacci.

Pourquoi tirer sur des gens qui ne présentent pas de menaces, situés à bonne distance ?

« Je ne peux pas répondre sur ce qui s’est passé à un instant T, dit l’officier. Il arrive que des tirs d’interdiction soient effectués. C’est paradoxal, mais c’est pour pousser les manifestants dans une direction et les protéger. »

La réponse est la même aux tirs sur les manifestants en fuite.

Je lui ai aussi demandé s’ils avaient des conseils pour les journalistes : embarrassé, l’officier m’a indiqué qu’il fallait s’éloigner au moment des sommations…

Évoquer le cas des journalistes permet de comprendre que sur la Zad, même ceux qui essayent de se tenir à distance, de se mettre à l’abri, d’obéir aux sommations, même ceux qui ne sont là que pour observer et restituer les faits, risquent d’être atteints par une grenade.

Certaines blessures sont graves, avec des éclats de grenades encore plus nombreux, des hématomes encore plus profonds.

L’impact psychologique aussi est là : la crainte qu’il y ait un mort était bien réelle sur le terrain.

Les affrontements, depuis le 9 avril, ont fait plus de 300 blessés du côté des défenseurs de la Zad, selon le bilan des « Médics ».

Les gendarmes comptabilisent 86 blessés dont 29 traumatismes sonores.

Environ 11.000 grenades dont 8.000 lacrymogènes et 3.000 assourdissantes ou à effet de souffle ont été lancées par les gendarmes.

Je me suis sincèrement posée la question de savoir si j’avais été imprudente. Mais en récoltant les témoignages des collègues, des autres personnes présentes au même moment, en lisant les différents textes décrivant les méthodes d’intervention des gendarmes, ainsi que mon entretien avec la gendarmerie m’ont démontré que non.

Certaines scènes poussent à se demander s’il n’y a pas, chez certains membres des forces de l’ordre, une volonté délibérée de blesser.

« Il y a clairement une volonté de mutiler les gens avec des éclats qui partent dans tous les sens et qui visent tout le monde, même ceux qui ne vont pas au contact », indiquait une Médic à Reporterre en avril.

Le degré de violence atteint sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes est difficile à imaginer.

« J’ai fait toutes les manifs de la loi travail, j’ai jamais vu un tel niveau de violence », m’a confirmé Cyril Zannettacci.

Alors il faut continuer de raconter...


Dans la boîte mel de Reporterre, nous n’avions jamais reçu autant de messages de lecteurs sur le même sujet : des dizaines de courriels de soutien, voire plus, nous sont arrivés après mon accident à Notre-Dame-des-Landes. Merci infiniment à toutes et à tous, qui nous encouragez à couvrir ces événements. Tous ces mots font grand bien à notre petite équipe !


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