Près de Commercy, l’assemblée Nationale des Gilets jaunes refonde la démocratie

lundi 28 janvier 2019
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : Reporterre

Près de Commercy, l’assemblée des Gilets jaunes refonde la démocratie

28 janvier 2019 / Pascal Hennequin et Hervé Kempf (Reporterre)

À Sorcy-Saint-Martin, le 27 janvier, près de 75 délégations des Gilets jaunes de toute la France ont adopté un Appel. Mettant en avant la revendication du partage des richesses, l’assemblée ambitionne de donner un cadre au mouvement, tout en respectant scrupuleusement son exigence démocratique.


• Sorcy-Saint-Martin (Meuse), reportage

« C’est un moment d’histoire » : Patrick, de Paris XXe, rit de toute sa face, pleinement heureux, comme les trois cent personnes dans cette salle qui s’étreignent et se félicitent. Samedi 26 janvier, l’Assemblée des assemblées des Gilets jaunes a décidé qu’elle pouvait publier un appel.

Elle s’est déclarée légitime, et dans l’enthousiasme général, on sent passer le souffle de ce qu’ont pu ressentir les délégués du Serment du jeu de Paume, le 20 juin 1789, quand ils décidèrent de ne plus se séparer jusqu’à l’élaboration d’une Constitution. Les Gilets jaunes ont donc une Assemblée.

Ce mouvement épars, diffus, mais puissant, qui cherche sa voie depuis le 17 novembre, se voit proposer un cadre d’union face au pouvoir.

Quelques heures plus tard, Valérie, de Salvetat-sur-Agout (Hérault) m’explique. « Pourquoi est-ce un moment historique ? », lui demandé-je. « Parce que nous avons cherché à agir de la manière la plus démocratique possible, dans le respect de la parole populaire. Et parce que nous avons réussi à établir une coordination du mouvement ».

Revenons en arrière. Dans l’immense mouvement des Gilets jaunes, une plante originale s’est épanouie à Commercy, dans la Meuse, dès novembre.

Ici comme dans de nombreux coins de France, ronds-points occupés, manifestations, blocages, puis construction d’une cabane permanente sur la place principale de cette ville de 6.000 habitants, ont ponctué une lutte ininterrompue.

Mais dès l’origine, la volonté est née de donner une assise démocratique à cette lutte, en « créant partout en France des comités populaires, qui fonctionnent en assemblées générales régulières », ainsi que le proposait le premier appel de Commercy, début décembre.

Chemin faisant, l’appel ayant reçu beaucoup d’échos à travers le pays, l’idée a germé d’organiser une « Assemblée des assemblées » locales, de se regrouper pour donner une unité au mouvement tout en respectant scrupuleusement l’autonomie de chaque groupe local.

À Commercy même, la dynamique ne faiblissait pas, avec des assemblées générales quotidiennes ou tous les deux jours. Et si l’expérience de quelques militants anti-Cigéo (le projet d’enfouissement des déchets nucléaires est situé à 40 km) a été utile, c’est bien un mouvement animé par des Gilets jaunes sans expérience militante qui s’est développé.

À la suite de l’appel, les liens avec des groupes locaux se sont établis, et le projet d’Assemblée des assemblées s’est engagé, conduisant à ce rassemblement dans la salle des fêtes de Sorcy-Saint-Martin, un bourg à quelques kilomètres de Commercy.

Une belle organisation, avec hébergement chez l’habitant, repas à prix libre par la cantine La Marmijotte, documents préparatoires soignés, sono et automédia vidéo.

Et samedi 26 janvier, très pluvieux, près de 75 délégations se sont retrouvées, dont une cinquantaine avec mandat et les autres en « observatrices », sans délégation explicite de leur assemblée locale. Les délégations étaient le plus souvent en binôme – avec une parité homme-femme -, voire en groupe plus nombreux.

En ouverture de l’assemblée, l’animateur, Claude Kaiser, de Commercy, a posé le principe des discussions : « On ne peut pas prétendre représenter les Gilets jaunes de France. On représente une idée. Il s’agit ici de s’engager dans un processus ».

Puis, les groupes présents ont présenté chacun leur démarche et leurs principales actions : de Poitiers au Vigan (Gard), de Noisy-le-Sec (93) à Saint-Nazaire, de Crolles (Isère) à Flixecourt (Somme). Et partout, une détermination sans faille, et tenace, comme en Ardèche, où la cabane des Gilets jaunes a été détruite sept fois, rebâtie sept fois – « et maintenant, on la démonte le soir et on la rebâtit le matin ». Autre dominante : « Rarement on a vu autant de femmes dans un mouvement », dit la représentante de Conflans-en-Jarnisy (Meurthe et Moselle). Ce que les prises de parole confirmaient.

Après ce long tour de présentations qui donnait la jauge de l’énergie collective, le débat s’est engagé pour savoir si l’Assemblée pouvait publier une liste de revendications.

Cette liste avait été établie par un questionnaire envoyé par ceux de Commercy aux assemblées locales des Gilets jaunes.

Une quarantaine de celles-ci ont répondu, plaçant en tête des revendications un meilleur partage des richesses et le rétablissement de l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune), nettement devant la demande du référendum d’initiative citoyenne.

Le sujet central de la discussion : l’assemblée était-elle légitime pour décider la publication de ce document ?

Celui-ci montre que la question du RIC, mise en avant par une partie des Gilets jaunes en France et par les médias, est peut-être moins importante que la revendication de justice sociale.

Nombre de délégués jugeaient qu’ils n’avaient pas été mandatés pour prendre une telle décision, et qu’il fallait la soumettre à leur assemblée locale. Pour d’autres, ce processus interdisait l’efficacité.

Ainsi Clément, d’Ivry, observait : « Si on va a au bout du formalisme, on ne pourra jamais décider, parce qu’il faudra plein d’allers-retours. On peut dire que cette assemblée des assemblées est légitime pour prendre des décisions. »

Légitime ?

C’est précisément ce dont elle n’était pas assurée, la préoccupation de rester parfaitement démocratique dominant les esprits.

Marco, de Dijon, expliquait : « Il y a un très gros complexe de légitimité ici. Nous avons la volonté de super bien faire, pour ne pas répéter ce que nous reprochons au pouvoir. Mais vous ne trahissez pas l’assemblé si votre texte correspond à ce qui s’est dit. »

Alors, l’Assemblée était-elle décisionnelle ? Oui, disait la déléguée de Strasbourg, « rien n’empêche de dire qu’on redescendra dans la AG pour validation ou rejet. »

« Sur 150 délégués ici, lui rétorquait une autre, qui a un mandat sur ce point ? Personne. Donc on ne vote pas, point ! » Les esprits s’échauffaient, et il fallait l’humour du clown Cilasz - par ailleurs délégué de Die (Drôme) -pour ramener la sérénité : « Cou-cou ! Nous sommes mus par une urgence intérieure, mais nous prenons le temps, nous sommes là pour construire et il faut savoir que ça ne va pas être de la tarte. »

En chemin, l’idée de publier telle quelle la liste des revendications avait été abandonnée. De fait, le document, intéressant mais touffu, aurait été difficile à communiquer tel quel. C’est donc vers un appel, plus lisible, que l’Assemblée s’orientait. Voter ? Oui ! Et un vote presque unanime donnait le feu vert à l’écriture de cet appel. La liesse générale éclatait, l’assemblée des assemblées des Gilets jaunes existait ! Et d’aucuns, réjouis, parlaient de « moment historique ».

Repos ? Non.

Studieuse, l’assemblée reprenait la discussion, sur le thème : « Comment s’organiser pour être le plus démocratique à toutes les échelles ? » Un souci émergeait : ne pas uniformiser les formes et les actions, laisser à chaque assemblée locale le soin de déterminer ce qu’elle avait à faire. La discussion roulait ensuite sur le point de savoir quand on se réunirait de nouveau. Dans un mois, dans deux, plus tard ?

« Ne nous pressons pas, disait un délégué, la Révolution prend trois, quatre ans ».
Mais il y a l’urgence, la loi anti-casseurs dès le 29 janvier, les lois que continuent à voter les députés du parti macroniste LREM. 

Et l’assemblée acceptait la proposition de Saint-Nazaire - où les Gilets jaunes occupent un bâtiment renommé « Maison du peuple » - de se réunir d’ici un mois et demi ou deux mois. Si possible, Montreuil (93) organiserait une assemblée d’ici un mois.


Le lendemain, dimanche, l’assemblée des assemblées, après divers ateliers de discussion sur des thèmes spécifiques, adoptait l’Appel. Un texte avait été préparé par une dizaine de délégué(e)s.

La discussion partait, proposant moult amendements. Allait-on s’enliser ? Une représentante de Nantes emportait l’assentiment général : « Ce texte lu, on l’a tous salué, avec notre cœur. Après, on peut changer plein de choses. Mais… on va apprendre à travailler ensemble.

Ce qu’on a vécu ce week-end est magnifique ? Il faut publier le texte le plus vite possible. Soyez fiers de vous, vous avez fait du beau travail. Merci Commercy ! ». Que répondre ? Des applaudissements. Le groupe du texte repartait intégrer quelques ajouts (par exemple, la mention de l’Outre-mer et de l’attention aux personnes handicapées), et le texte était adopté en début d’après-midi

Et maintenant ?

Le texte sera-t-il adopté par les assemblées de Gilets jaunes à travers la France ? On verra. Ici, à Sorcy-Saint-Martin, restait une conviction, exprimée par un délégué de Rennes : « Il ne faut pas que le mouvement des Gilets jaunes s’arrête en chemin. Nous avons un devoir envers ceux qui sont morts durant le mouvement ». À partir d’un sentiment simple et fort, exprimé samedi par une déléguée : « Qui on est, les Gilets jaunes ? Un mouvement populaire, émanation du peuple dans sa diversité. Que veut-on ? Vivre dignement, sans avoir peur du lendemain. »

Reportage radio
Nos amis de Radio Parleur ont réalisé un reportage radio sur l’assemblée des assemblées. À écouter ici :

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source : Ensemble

APPEL DE LA PREMIÈRE « ASSEMBLÉE DES ASSEMBLÉES » DES GILETS JAUNES

Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire !

Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité.

26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable.

Partageons la richesse et pas la misère !

Finissons-en avec les inégalités sociales !

Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.

Et quelle est la réponse du gouvernement ?

La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent.

Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester.

Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants, qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents.

Rien de tout cela ne nous arrêtera !

Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !

Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider !

La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.

Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe.

Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.

Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications.

Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations.

Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre.

Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février.

Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !

Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante !

Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !

Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com).

N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.

Macron Démission !

Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.

Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.

Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblées locales.


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