À Istanbul, les potagers font vivre l’esprit de liberté

mardi 30 mai 2017
par  onvaulxmieuxqueca
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À Istanbul, les potagers font vivre l’esprit de liberté

27 mai 2017 / Leïla Salhi (Reporterre)

À Istanbul, la tradition des « bostan », les jardins potagers, est vieille d’un millénaire et demi.

Depuis les grandes manifestations de la place Taksim, ils se sont multipliés, comme autant d’espaces de contact avec la nature et de résistance à l’urbanisation de la ville voulue par le président autoritaire Erdogan.

• Istanbul (Turquie), correspondance

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Comme tous les matins, Mehmet s’active sur sa parcelle de terre, à l’ombre des murailles du quartier de Yedikule, dans le sud d’Istanbul. Le soleil d’avril, encore timide, a déjà fait sortir de terre les premiers radis.

Ce potager, c’est un héritage familial.

« Mon père et mon grand-père y travaillaient déjà », explique fièrement l’agriculteur. Le long des murs épais construits il y a 1.500 ans s’étire un long collier de verdure. Vingt hectares de terres cultivées, classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Sous l’Empire byzantin, les bostan, ces « jardins de légumes », existaient déjà et nourrissaient la ville. Les historiens ont trouvé des traces de leur existence dès le VIe siècle

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. Aujourd’hui, près de cent familles travaillent encore sur ces terres. « Je fais pousser surtout des légumes : des salades, des tomates, des concombres, par exemple. Et je les vends au marché, dans le quartier », raconte Mehmet. Pourtant, ces parcelles chargées d’histoire sont régulièrement menacées par des projets de réaménagement.

Mehmet : « Je fais pousser surtout des légumes : des salades, des tomates, des concombres, par exemple. Et je les vends au marché, dans le quartier. »
En 2013, les bulldozers ont une première fois envahi les lieux. Un espace de promenade avec plusieurs commerces devait voir le jour. Les manifestants ont réussi à repousser les ouvriers, mais provisoirement seulement. Trois ans plus tard, le scénario s’est répété. Des cabanes et de petites serres ont été détruites par la municipalité. En tout, sur les 20 hectares de potagers, sept doivent être consacrés à ce projet toujours en cours.

L’esprit de Gezi n’est pas mort

Depuis plusieurs années, Istanbul change de visage. L’actuel président turc, Recep Tayyip Erdogan, était maire de la ville de 1994 à 1998.

Il a lancé de grands travaux d’urbanisation.

Son objectif : faire de l’ancienne Constantinople la capitale du Moyen-Orient.

Des centres commerciaux, des immeubles d’habitation ou de bureaux poussent dans tous les quartiers au détriment des espaces verts.

En 2013, un événement a cristallisé les tensions entre militants écologistes et autorités. La municipalité a décidé de raser l’un des derniers jardins publics du centre d’Istanbul, le parc Gezi, proche de la célèbre place Taksim, pour faire place à un ensemble immobilier.

En protestation de grandes manifestations s’y sont déroulées pendant plusieurs jours avant d’être violemment réprimées. Mais l’esprit de Gezi n’est pas mort. Il donne même un nouveau souffle à l’agriculture urbaine. « Au moment de Gezi, il y a eu la création d’un bostan dans le parc.

Puis quand le mouvement a été dispersé, les gens sont retournés chez eux. C’est sur les réseaux sociaux qu’a été lancée l’idée de recréer des jardins dans la ville », explique Agathe Fautras, doctorante et spécialiste des bostan d’Istanbul.

À la suite de cet appel, des militants écologistes et des habitants de la ville se sont regroupés sous forme de collectifs, baptisés « solidarités », pour créer plusieurs jardins partagés. Le premier à voir le jour fut celui de Roma, dans le quartier bohème de Cihangir. Rapidement, ses fondateurs ont fait face à des difficultés liées à la géographie des lieux : le jardin est à flanc de colline. « C’est compliqué d’y faire pousser des fruits et des légumes. Le projet a d’abord été interrompu. Mais cela a poussé les militants à s’adapter aux lieux », décrit Agathe Fautras.

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Le « bostan » Roma, à flanc de colline.

Aujourd’hui, ce bostan est l’un des plus actifs d’Istanbul. C’est le seul à être cultivé toute l’année et à avoir développé la permaculture.

Rana, habitante du quartier, est une habituée des lieux. La jeune femme a participé à l’élaboration du projet revisité. « Comme le terrain est en pente, nous nous sommes tournés vers la culture hors-sol.

Nous avons construit de grands caissons en bois et avons développé un système d’alimentation en eau spécifique. »

Les premiers jours, le jardin partagé ne faisait pas l’unanimité parmi le voisinage. « Certains habitants avaient peur que ça n’attire des groupes de jeunes, le soir.

D’autres ne comprenaient tout simplement pas ce que l’on faisait. Un jour, une femme est venue nous voir et nous a demandé pourquoi nous construisions des cercueils pour enfants. Elle faisait allusion aux jardinières en bois ! »

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Le « bostan » Roma est le seul d’Istanbul en permaculture.

Au fur et à mesure, le potager est devenu un lieu de vie et de partage. « Chacun peut passer n’importe quand et venir se servir en fruits et légumes. L’année dernière, nous avons cru que les tomates ne poussaient pas. En fait, on s’est rendu compte qu’une voisine venait tous les jours les cueillir.

À ce moment, nous avons compris que nous avions réussi notre mission », raconte Rana, amusée.

Le jardin n’a pas perdu son âme militante. Régulièrement, des événements y sont organisés, tels que des projections de films, des distributions de graines ou des ateliers pédagogiques. « C’est compliqué de s’exprimer dans ce pays. Mais ce potager, et plus largement les petites initiatives locales, sont une manière de résister, de changer l’opinion des gens », conclut Rana.

Encourager les gens à renouer avec la nature

Dans le quartier conservateur d’Üsküdar, sur la rive asiatique de la ville, le bostan d’Imrahor reprend vie après un long hiver.

En ce dimanche après-midi, ils sont une petite dizaine d’habitants à s’être donné rendez-vous pour bêcher la terre avant les semis de printemps. L’ambiance est bon enfant malgré la météo un peu capricieuse. « Dès que je pense à cet endroit, je me sens heureuse, confie Gülsen, une professeure d’anglais qui habite le quartier.

J’aime prendre soin de la terre, j’aime y cueillir les légumes que je mange. Et surtout, j’y ai rencontré mon mari ! »

Ici, les militants de Gezi, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Mais l’envie est la même que dans le bostan de Roma : encourager les gens à renouer avec la nature. « À l’origine, il y a vraiment la volonté de développer le circuit court, mais il faut bien comprendre que les bostan sont de petits espaces. L’idée, c’est surtout d’inspirer les gens, de leur donner envie de planter des graines chez eux », résume la chercheuse Agathe Fautras.

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Le « bostan » d’Imrahor reprend vie après un long hiver.

Après avoir accueilli l’initiative avec scepticisme, les habitants se sont approprié le jardin. « La mosquée d’à côté nous fournit l’eau nécessaire, nous organisons des ateliers avec l’école primaire du coin. N’importe qui peut venir et demander une petite parcelle de terre à cultiver », détaille la pétillante professeure d’anglais.

« Ce que j’aimerais, c’est faire venir plus de femmes ici », ajoute-t-elle songeuse.

Une envie qu’elle ne pourra peut-être jamais concrétiser. À Imrahor comme à Roma, les terrains appartiennent à la municipalité. Des projets immobiliers devraient voir le jour prochainement. Les habitants des deux quartiers ont déjà déposé un dossier devant la justice.

« Nous attendons la décision de la cour. Mais, pour être honnête, je préfère ne pas y penser. Je n’imagine pas être privée de cet endroit », avoue Güslen en bêchant la terre de plus belle.


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Source : Leïla Salhi pour Reporterre
Photos : © Leïla Salhi/Reporterre
. chapô : Mehmet dans son « bostan » du quartier de Yedikule.


A Lisbonne, les parcs deviennent des potagers urbains

http://onvaulxmieuxqueca.ouvaton.org/spip.php?article4621


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