Lisbonne, 1975 : Novo Rumo, coopérative ouvrière

dimanche 15 avril 2018
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Source : Autogestion

Lisbonne, 1975 : Novo Rumo, coopérative ouvrière

Auteur : Théo Roumier | 9 Avr 2018 | Archives et mémoires, Expériences passées |

Du 23 au 28 juillet 1975, en plein « été chaud » (Verão Quente), une délégation de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) se rend à Lisbonne, « à la rencontre » des groupes libertaires renaissants à la faveur de la révolution des Œillets du 25 avril 1974.
https://www.contretemps.eu/40-ans-apres-grandeurs-limites-revolution-portugaise/

Ce séjour leur donne aussi l’occasion de s’entretenir avec trois membres d’une entreprise métallurgique en coopérative ouvrière de 120 travailleurs et travailleuses : Novo Rumo, sise 37 bis rue Pedrouços, dans le quartier de Belém. Ce sont des membres du journal Combate, se revendiquant de « l’autonomie ouvrière », qui ont mis en relation la délégation de l’ORA avec les travailleurs de Novo Rumo.
https://www.marxists.org/portugues/tematica/jornais/combate/index.htm

La retranscription de l’entretien paraît dans un quatre-pages « spécial Portugal » de Front libertaire, mensuel de l’ORA, publié en octobre 1975. C’est cette retranscription qu’on peut lire plus bas.

La coopérative de Novo Rumo est une des 400 coopératives existantes à Lisbonne. Pour l’essentiel, elles ont été impulsées par les Commissions de travailleurs, « organes de base » auto-institués. Soit parce que les patrons ont fui, notamment après la tentative, tuée dans l’œuf, de coup de force d’extrême droite du 11 mars ; soit parce qu’ils étaient défaillants.

Petites et moyennes entreprises, les coopératives se développent en parallèle des grandes nationalisations, https://autogestion.asso.fr/controle-ouvrier-et-nationalisations-dans-la-revolution-portugaise-reformisme-ou-socialisme-12/ et – ce que montre l’entretien – elles leur sont pour parties économiquement liées.

Dans le même esprit on voit dans les propos des travailleurs de Novo Rumo qu’il y a une articulation entre le double-pouvoir embryonnaire que représentent les Commissions (de travailleurs et travailleuses ou d’habitant.es – moradores) et celui exercé de fait par le Mouvement des forces armées, MFA, à l’origine de la révolution des Œillets.

Même si, pour ces travailleurs, du moins ceux rencontrés (comme d’ailleurs pour les militant.es de l’ORA et les animateurs de Combate), il y a à terme une contradiction qui ne peut que s’agrandir et nécessiter la généralisation de l’autogestion contre le pouvoir d’État.

Mais le putsch du 25 novembre 1975, monté par la frange la plus réactionnaire de la hiérarchie militaire et le PS, mettra un coup d’arrêt aux expériences révolutionnaires. Pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent changer la société et qui s’intéressent pour cela aux perspectives autogestionnaires, ces expériences n’en continuent pas moins de poser des questions essentielles et stimulantes.

ORA : Comment en êtes-vous arrivés à vous mettre en coopérative ?
Novo Rumo : À la fin de 1974, le patron disait qu’il avait des difficultés financières et qu’il voulait fermer la boîte, invoquant les événements du 25 avril, alors que l’entreprise était déjà déficitaire avant le coup d’État, parce que le patron trafiquait avec l’argent.

Depuis le 25 avril existait une Commission de travailleurs, composée de neuf membres représentant chacun un secteur de l’entreprise et élus par l’assemblée de chaque atelier.

Après une assemblée générale, nous décidons d’organiser un droit de regard sur les finances de l’usine et demandons des aides au Ministère du Travail pour faire face aux difficultés financières.

Le MFA est intervenu à notre demande pour obliger le patron à se rendre auprès des autorités pour régler les problèmes financiers.

Nous avons entamé un processus judiciaire pour que l’usine devienne la propriété collective des travailleurs, mais les lois sur la propriété restant encore celles de l’ancien régime, le processus est lent.

Le patron a toujours la propriété des locaux, mais de façon formelle.

Il n’a plus aucun pouvoir et ne touche plus un sou de l’usine. Nous avons obtenu que trois d’entre-nous possèdent la signature des papiers.

Comment fonctionne le processus de production, de l’achat des matières premières à la répartition et à l’utilisation des bénéfices ?

Nous produisons essentiellement de l’alliage léger.
Nous trouvons des débouchés en majeure partie dans le secteur public qui est notre principal client (téléphone, panneaux de signalisation, matériel pour la navigation aérienne…).

Pour l’achat des matières premières, les banques nationalisées nous allouent des crédits allant jusqu’à 60 % du prix de l’achat pour un débouché non public et 90 % pour une vente au secteur nationalisé.

Nous avons réussi à diminuer le prix de revient des produits fabriqués, diminution qui se reporte sur le prix de vente.

Les bénéfices vont à un fond d’association qui sert aux investissements et permettent de créer de nouveaux emplois et de se procurer de nouvelles machines.

Vu la création récente de la coopérative, nous ne pouvons pas encore évaluer exactement les coûts de production : c’est pourquoi nous continuons à travailler actuellement au maximum, c’est à dire 45 heures, mais l’abaissement des horaires par la suite n’est pas impossible.

Quel est le fonctionnement interne de la coopérative ?

Il se fait sur des statuts élaborés collectivement selon les désirs des 120 travailleurs.

Il y a cinq directeurs nommés pour la gestion ; n’importe lequel d’entre-nous peut être désigné. Si la coopérative devait se développer et s’il était nécessaire de nommer un directeur pour superviser l’ensemble, il ne serait pas plus payé que le plus haut salaire de l’entreprise.

La Commission de travailleurs a été supprimée, n’ayant plus de raison d’être dans une coopérative.

Les anciens chefs dans les ateliers ont été déclassés et on a réélu un responsable par atelier.

Au sein de la coopérative, en ce moment, se déroule une discussion permanente sur la valeur du travail dans chaque secteur afin de faire un tableau d’équivalence entre les diverses branches et afin d’éviter qu’une branche ait plus de pouvoir qu’une autre.

Par ce biais s’opère déjà un processus de modification des rapports sociaux, commençant à remettre en question le rapport travail manuel-travail intellectuel, tâches d’exécution-tâches de direction.

Cette réflexion est encore en cours et n’a pas son application pratique totale, ni dans les salaires, dont l’éventail a certes diminué (blocage des hauts salaires, élévation continuelle des bas salaires ; avant : 39 salaires différents pour 120 travailleurs ; maintenant : 13 salaires, allant de 6 000 escudos à 14 000 escudos), ni dans l’application totale de la rotation des tâches.

Les salaires sont calculés selon le nombre de points que les travailleurs se donnent eux-mêmes, selon des critères qui ne sont pas uniquement productifs mais tiennent compte des rapports « politiques » avec les autres. Ceci est remis en cause tous les six mois. Il faut signaler en outre que les cinq femmes de l’entreprise touchent pour un même travail le même salaire.

Nous ne sommes en coopérative que depuis trois mois, et notre aspiration est de non seulement changer les conditions matérielles mais aussi les rapports entre nous.

Nous songeons par exemple à développer une formation politique et une animation culturelle dans la coopérative même, et à partir de notre pratique. Mais cela ne pourra se faire que progressivement, au fur et à mesure de l’élévation de la conscience de tous.

Pourquoi avoir choisi le procédé de la coopérative ? Pensez-vous qu’il puisse déclencher une dynamique révolutionnaire ?

Nous avions deux choix possibles : soit ne pas intervenir sur l’événement et se retrouver à la rue, chômeurs, et au mieux dans une manifestation contre les licenciements ; soit avoir une prise directe sur l’événement, prendre en main la situation et former une coopérative.

C’est moins un choix théorique qu’une réponse collective à une situation pratique.
De plus, dans une coopérative, le patron perd ses pouvoirs : nous mettre en autogestion, ç’aurait été, dans la situation que nous vivions [c’est à dire sans s’émanciper du pouvoir patronal, nde], gérer les affaires du patron.

En outre, nous avions un appui auprès du Ministère du Travail qui nous a proposé des schémas de coopératives et qui nous garantissait une aide financière.

Mais c’est un schéma de coopérative propre à nous que nous nous sommes forgés après tout un travail collectif d’explications et de discussions.

Nous savions aussi qu’il existait déjà des coopératives au Portugal (plus de 400 rien qu’à Lisbonne), et qu’il en avait existé historiquement dans d’autres pays.

Notre objectif est que par l’extension et la fédération des coopératives de toutes les branches, nous pourrons mettre à bas le capitalisme.

Dans cette perspective que pensez-vous du rôle du MFA et de celui des Partis politiques ?

Toutes les idéologies politiques sont représentées dans l’entreprise (PC, Maoïsme, Anarchisme) ; mais nous ne voulons retenir que ce qui nous unit. Nous ne pouvons pas nier nos idées politiques différentes, mais ce qui compte c’est notre unité et la façon dont nous avons à résoudre collectivement les problèmes pratiques auxquels nous nous affrontons, et cela en dehors des étiquettes politiques.

Ce n’est pas tant dans un parti que se fait la formation politique, mais dans la pratique collective à la base. C’est là que se fait la véritable prise de conscience.

C’est l’action directe des travailleurs qui changera les rapports sociaux et économiques et non pas les États-majors des partis politiques. Ce sont les travailleurs qui, par leur pratique, mèneront le pays à la révolution.

En outre, le pluralisme politique est tel et il y a tant de partis qui se réclament du socialisme que nous ne pouvons pas compter sur un parti. Nous ne faisons confiance qu’en nous-mêmes.

Quant au MFA, nous avons eu le soutien total de la part du Conseil de la Révolution, mais il ne faut pas attendre des forces les plus progressistes du MFA un pas plus avant.

Ce sont elles qui au départ ont déclenché le processus révolutionnaire ; c’est aux travailleurs, maintenant, d’aller plus loin et de prendre en main le système de production.


Les coopératives peuvent-elles permettre un dépassement du pouvoir actuel ?

Pour l’instant, le débordement paraît peu probable dans la mesure où il n’y a pas d’affrontement entre le pouvoir représenté par le MFA et ce type d’initiatives des travailleurs [voir la campagne MFA,Povo-Povo,MFA, nde].

Au contraire, ces initiatives de former des coopératives peuvent être en accord avec le projet politique et économique du pouvoir.

En effet, le système de coopératives étant essentiellement mis en application dans les moyennes et petites entreprises, il ne touche pas les secteurs vitaux productifs de l’économie qui sont nationalisés.

Au contraire, les secteurs nationalisés aident les coopératives et y trouvent des avantages (achat de matériel moins cher).

D’autre part, au niveau politique, le MFA actuellement paraît s’orienter, suite à une pression de l’aile gauchisante, vers un type de société capitaliste d’État avec décentralisation des pouvoirs, laissant une relative autonomie de décision aux organes de base.

Il y a risque d’institutionnalisation de ces pouvoirs à la base pour faire d’eux les germes de structures décentralisées d’un futur Capitalisme d’État à la Cubaine ou à la Chinoise, intégrant et canalisant la sensibilité libertaire et s’appuyant sur les initiatives des travailleurs pour mieux les rentabiliser.

Les formes de démocratie directe appliquées dans certaines de ces coopératives, aussi bien que dans les Commissions de travailleurs et d’habitants, ne trouveront un véritable débouché politique dans le sens de l’autonomie ouvrière et de son émancipation par le biais de son auto-organisation que lorsque les travailleurs prendront conscience de l’incompatibilité d’un autre pouvoir que le leur, donc lorsqu’ils s’affronteront directement à lui.

L’avenir du processus révolutionnaire dépend donc de la capacité des masses populaires à maintenir leur autonomie de lutte et à ne pas laisser leurs organes de base dégénérer en organes d’un État socialiste, c’est à dire du Capitalisme d’État.


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