À Dijon, le succès d’un quartier autogéré et agricole

jeudi 27 septembre 2018
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : reporterre

À Dijon, le succès d’un quartier autogéré et agricole

27 septembre 2018 / Roxanne Gauthier et Lorène Lavocat (Reporterre)
Depuis 2010 dans la capitale bourguignonne, une friche est devenue le territoire d’une expérimentation foisonnante, mêlant agriculture, économie non marchande et autogestion. Le quartier libre des Lentillères, marqué par une forte mixité sociale et générationnelle, prospère.

• Dijon (Côte-d’Or), reportage

Le portail bleu s’ouvre sur un sentier bordé de plates-bandes sauvageonnes. Arbres et lianes taillés forment une tonnelle verdoyante, à travers laquelle on entraperçoit cabanes et caravanes. À chaque carrefour, des panneaux colorés indiquent les directions : petits jardins, Grange rose, camping. Attablés autour d’un café fumant, Jean [*] et Madeleine [*] partagent les nouvelles et discutent du programme de la journée, en bons voisins. Au quartier libre des Lentillères, le quotidien ressemble à une vie de village. Sauf que cette friche de neuf hectares est un territoire en lutte, un espace squatté depuis huit ans au cœur de la capitale bourguignonne.

« L’occupation a commencé en mars 2010, à la suite d’une manifestation organisée par des étudiants, des membres de squats et des personnes engagées dans la défense de l’agriculture bio, raconte Madeleine. Nous voulions reprendre ces terres à la ville et les préserver de la bétonisation en les cultivant. » Car ce terrain, en bordure orientale de Dijon, attise depuis longtemps les convoitises des aménageurs. « On entendait parler d’une gare TGV, d’une clinique, explique la chercheuse Yannick Sencébé, sociologue à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) et militante de la première heure. Mais pour nous, l’important, c’était de conserver ces terres d’excellente qualité agronomique, cultivées pendant des décennies par des maraîchers, pour la production de légumes locaux. » Et ce, alors que les néopaysans peinent à trouver des terres agricoles où s’installer et que les listes d’attente des Amap locales ne cessent de s’allonger.

Le Pot’co’le’, le Potager collectif des Lentillères, le premier espace défriché du site.
Le 28 mars 2010, sous une pluie battante, quelque deux cents personnes ont donc défriché une parcelle et planté les premiers pieds de tomates : le Pot’co’le, ou « Potager collectif des Lentilllères », était né. « Il y a eu une appropriation commune de cette friche, nous cultivions tous ensemble, se rappelle Yannick Sencébé. Beaucoup d’entre nous n’avaient jamais jardiné, mais nous avions envie d’apprendre et de progresser dans l’autonomie alimentaire. »

Très vite, l’occupation jardinière a pris la forme d’une lutte locale. Car sur ce terrain désormais ensemencé, ainsi que sur la friche industrielle de 10 ha adjacente, la municipalité entend construire « l’Écocité jardin des maraîchers » : 1.500 logements, 15.000 m² de bureaux et commerces, des jardins familiaux. Le tout se voulant « un aménagement exemplaire », « inscrit dans une politique de développement durable » volontariste, d’après la présentation de la mairie en 2011.

« Le projet d’écoquartier aurait pu paraître cohérent s’il n’avait pas ignoré l’existant : les terres maraîchères et un quartier qui renaît autour d’une dynamique collective, potagère et citoyenne », écrit Yannick Sencébé dans l’article qu’elle a consacré aux Lentillères.

La mairie a tenté de briser la dynamique à plusieurs reprises. En 2012, elle a ainsi envoyé une pelleteuse retourner sans ménagement les cultures. Mais rien n’y fait, au contraire. « Chaque répression a généré une résistance et un élargissement du collectif », souligne la chercheuse. Trois futurs paysans se sont installés cette année-là sur la friche, créant une ferme maraîchère. Puis, peu à peu, d’autres sont venus poser leur caravane et édifier des cabanes. « Cultiver la terre ne suffisait pas, explique Jean, établi sur les lieux depuis 2014. Pour renforcer la lutte, il fallait vivre sur place. » L’an dernier, Madeleine a participé à l’édification d’une bâtisse collective en terre crue au cœur de la friche. Au gré des constructions, le campement s’est mué en quartier.

Aujourd’hui, ils seraient entre 80 et 100 à vivre là, même si le lieu reste principalement dédié au jardinage, amateur ou maraîcher. « Nous avons décidé de “bandes d’urbanisation” restreintes, dans les zones où la terre est moins bonne, s’amuse Jean. Le reste (près de 6 ha) est constitué de zones protégées, sauvages, et de zones maraîchères. »

Outre le Pot’co’le, cultivé par une dizaine de personnes qui accueillent également les nouveaux venus, les Lentillères ont vu fleurir des dizaines de petits jardins, entretenus par des familles et des groupes d’amis. Au cœur de la friche, les serres et les trois hectares de bandes potagères du « Jardin des maraîchères » constituent la ferme urbaine du quartier.

Ce jour-là, Tristan [*] et Charline [*] y sèment des oignons pour l’hiver, tandis que Natacha [*], Omar [*] et Cyril [*] désherbent et récoltent les légumes. Tomates, blettes et salades seront vendues le soir même au marché organisé à côté du jardin, où habitants de la zone, voisins et citadins sympathisants viendront s’approvisionner à prix libre en produits bio et locaux.

« Ici, il y a une force humaine et matérielle incroyable »

Cécile [*] entre dans la petite serre où on prépare les semis, téléphone portable collé à l’oreille. « Ce sont les amis du squat qui viennent d’être expulsés, lance-t-elle à la ronde. Avons-nous des légumes à mettre de côté en soutien ? » L’accord est unanime. « Les Lentillères sont devenues une base arrière des luttes locales, sourit Cyril. Ici, il y a une force humaine et matérielle incroyable, tu viens avec une idée d’action, et une heure plus tard, elle est prête à être menée. » Invasion du conseil municipal, collage nocturne d’affiches annonçant l’annulation (fausse) d’un concert d’Étienne Daho en soutien aux occupants… Le quartier s’est ainsi construit en lien étroit avec d’autres lieux militants de Dijon, comme l’espace autogéré des Tanneries et des squats de migrants. « C’est parfois difficile d’être maraîcher ici, admet Cécile.

La paysannerie n’est pas notre priorité, il y a tellement de combats et d’actions à mener. »

Cette diversité des luttes, présente depuis le début de la mobilisation, a conduit vers la friche des personnes d’horizons variés.

« Le pouvoir insoupçonné des salades, comme l’appelle Yannick Sencébé, c’est d’avoir rassemblé autour du jardinage et de la défense d’un lieu, un collectif marqué par une forte mixité sociale et générationnelle. »

Sur les neuf hectares se rencontrent Jean, rôdé aux pratiques de squat, Josette, septuagénaire habitant le voisinage depuis plus de 40 ans, ravie de voir « ces jardins continuer de vivre », Charline, vingt ans à peine et qui a fait une pause dans ses études pour venir « apprendre d’autres savoirs que ceux académiques », mais également des dizaines de migrants, qui trouvent ici un « refuge accueillant ».

C’est ce que raconte Bilal, l’un des nombreux Touaregs à graviter autour du lieu, dans un récit publié sur le site des Lentillères : « Ici, c’est vraiment très différent de comment les gens vivent en ville, explique-t-il. Il y a de la collectivité. Les activités, les fêtes sont ouvertes à tout le monde et en particulier aux gens qui ont des difficultés comme les demandeurs d’asile, les SDF…

C’est très important, parce que ces personnes sont oubliées et ici elles sont bienvenues. Un endroit comme celui-là doit exister dans la ville. » Une vingtaine de nationalités différentes se côtoieraient ainsi sur place.

Ce bouillonnement autogéré ne va pourtant pas sans encombre. « Nous avons des problèmes de village, s’amuse Jean. L’entretien des chemins, la gestion des eaux et des déchets… la logistique quotidienne prend beaucoup de place. » Pour organiser la vie collective, des assemblées mensuelles réunissent les occupants, bien qu’une bonne moitié d’entre eux ne s’y rendent qu’occasionnellement. « Il y a aussi des groupes informels, sur les soins, le maraîchage, et plein de choses se décident au niveau des collectifs », explique Madeleine. Les habitants se réunissent en effet en groupe plus ou moins affinitaire — végane, féministe — souvent autour d’un lieu commun, comme une maison squattée ou une cabane en terre-paille.

« La possibilité d’un autre urbanisme intégrant la nature »

« L’autogestion m’impressionne, note Yannick Sencébé. Comment un quartier est né d’une friche, sans qu’on ait recours à une forme administrative ou institutionnelle venue de l’extérieur. » Dans son article, la sociologue voit dans cette aventure « la possibilité d’un autre urbanisme intégrant la nature et l’agriculture, fonctionnant sur une économie non marchande, et d’une ville faite par ses habitants », à l’inverse de l’aménagement technicien prôné par les élus et les experts : « En somme, conclut-elle, un urbanisme autogéré et collectif s’appuyant sur l’histoire maraîchère du lieu et articulant nature et culture ».

Pour sa part, la mairie de Dijon défend son écoquartier, « un projet représentatif de l’urbanisme durable mis en œuvre par la ville de Dijon ». Accessibilité, mixité, « ville compacte », « mail arboré et accessible à tous », « voies pacifiées où la voiture et le piéton se partagent l’espace » et « maitrise énergétique ». L’écoquartier « correspond aux priorités d’une municipalité soucieuse à la fois de l’habitat et de l’environnement, approuvé en conseil municipal par toutes les composantes de la majorité et notamment les élus écologistes dans leur diversité », écrit le service communication de la municipalité à Reporterre, arguant le caractère « exemplaire » de la commune en matière d’écologie.

Les élus écologistes ont pourtant marqué un soutien timide aux Lentillères, dans une lettre ouverte publiée en juillet dernier : « Le jardin des Lentillères est devenu un lieu agricole, social et culturel innovant pour les Dijonnaises et les Dijonnais qui s’y retrouvent, écrivent-ils. La préservation de ce lieu est d’autant plus évidente que nous avons toujours soutenu le développement de l’agriculture urbaine et périurbaine de qualité à Dijon. »

Pour ancrer dans le long terme cette expérimentation sociale, agricole et écologique, les opposants demandent à la mairie de Dijon d’abandonner la phase 2 de l’écoquartier — la première phase étant déjà en cours de construction sur l’ancienne zone industrielle, à quelques mètres des Lentillères. Mais, si la perspective d’une expulsion de la zone ne semble pas pour demain, les élus municipaux n’ont pour le moment donné aucun signe d’un possible abandon.


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