La Bosnie-Herzégovine, 25 ans après Dayton (5/12) : quel avenir pour les luttes citoyennes ?

jeudi 26 novembre 2020
par  onvaulxmieuxqueca
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La Bosnie-Herzégovine, 25 ans après Dayton (5/12) : quel avenir pour les luttes citoyennes ?

Face à un pouvoir politique gangréné par la corruption et le nationalisme, la société civile bosnienne n’a jamais cessé de se mobiliser depuis 25 ans. « L’échec glorieux » du mouvement des plénums en 2014 a marqué un tournant : désormais, les luttes sont plus ciblées et plus locales. Entretien avec la chercheuse et militante Svjetlana Nedimović.

ne série présentée en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll

Un quart de siècle après la fin de la guerre, le Courrier des Balkans ouvre un grand cycle de réflexion sur la situation politique et économique de la Bosnie-Herzégovine, sur les mobilisations sociales et environnementales qui traversent sa société et sur le chemin qui pourrait s’inventer pour un meilleur avenir.

Ces publications seront accompagnées par deux journées de colloque en ligne, les 2 et 3 décembre prochain.

Propos recueillis par Aline Cateux | Traduit par Chloé Billon

Svjetlana Nedimović est militante et chercheuse indépendante basée à Sarajevo. Après avoir obtenu son doctorat à l’EUI de Florence, elle y a enseigné durant plusieurs années la théorie politique. Elle est directrice du magazine en ligne Riječ i djelo.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Comment concevez-vous le militantisme ? Comment s’engage-t-on en Bosnie-Herzégovine ?

Svjetlana Nadimović (S.N.) : Il m’est difficile de définir de façon cohérente le militantisme, étant donné que mes actions ont été principalement dictées par les circonstances.

Disons que je conçois le militantisme comme un mode d’action socio-politique collectif.

Mais le terme de « militantisme » n’est peut-être plus si utile que ça.

Au sein d’un mouvement, différents types d’engagements peuvent cohabiter, on peut trouver de simples sympathisants, des militants, etc.

Aujourd’hui, on considère le militantisme comme une activité particulière, comme un métier...

Mais dire de quelqu’un « il fait du militantisme » est une expression pour le moins étrange.

Ou peut-être pas, vu la tendance actuelle à l’ONGisation... Tous les employés des ONG sont considérés comme des militants, alors qu’ils ne font que leur travail.

“L’action politique telle que je la conçois consiste à déranger l’ordre établi, à trouver des failles dans le système.”


L’action politique telle que je la conçois consiste à déranger l’ordre établi, à trouver des failles dans le système, afin de le combattre le plus efficacement possible. Dans le même temps, il faut s’organiser politiquement en faveur de changements sociaux.

Le spectre méthodologique doit être extrêmement large – de la collecte obsessionnelle d’informations aux actions directes et aux rassemblements spontanés, en passant par un travail de terrain quotidien pour sensibiliser et informer.

Ceci étant, il ne faut surtout pas donner de leçons aux gens, leur dire pourquoi ils devraient se battre, il faut plutôt les aider à tirer de leur lutte le maximum de changements.

Autrement dit, il faut aller vers les masses, conformément à l’enseignement de Lénine, et s’associer à leurs luttes en leur ajoutant un tranchant politique. C’est la voie qui mène à des changements en profondeur.

CdB : Pourriez-vous nous parler d’une mobilisation qui vous a particulièrement marquée, que vous y ayez participé ou non ?

S.N. : Trois ans après, je suis toujours d’avis que des choses fantastiques ont été réalisées lors de la campagne pour la défense de l’eau à Sarajevo, en 2017.

Des potentiels incroyables ont été découverts, et de très beaux projets ont vu le jour, même si je ne suis pas certaine que tous aient été menés à bien.

Ce qui ne signifie pas que ce mouvement n’a pas laissé de traces.

Marx et Walter Benjamin nous le rappellent, d’ailleurs : toutes les étincelles du passé qui ne se sont pas enflammées restent des potentiels que nous pouvons réactiver par notre action, dans le présent ou dans un futur proche.

Cette lutte pour la défense de l’eau est arrivée à un moment où Sarajevo était à bout de forces.

La ville était épuisée par des mois de restrictions, après un été torride.

Surtout que dans un tiers de la ville, les coupures d’eau faisaient partie du quotidien depuis de nombreuses années.

Le groupe dans lequel je militais (Une ville, une lutte) s’était intéressé à cette situation un peu par hasard, en 2014.

À l’époque, nous recueillions des informations sur le terrain et lors de débats publics.

Nous faisions un peu d’agitation contre les autorités municipales et nous avions compris aux discours des élus que les autorités travaillaient pour démanteler le réseau de distribution d’eau de la ville.

Quelques recherches approfondies nous ont permis de comprendre que depuis cinq ou six ans, les politiques diminuaient constamment les budgets des infrastructures d’approvisionnement en eau, et que les pertes dans le réseau étaient énormes.

“Les partis politiques expliquaient que seule la mise en place d’un partenariat public-privé permettrait d’améliorer les choses.”

Les partis politiques, quelque soit leur positionnement idéologique, expliquaient de plus en plus que seule la mise en place d’un partenariat public-privé permettrait d’améliorer les choses.

En 2017, le point de rupture a été atteint, en raison de coupures durant l’été.

Nous ne savons d’ailleurs toujours pas si elles étaient la conséquence de la sécheresse ou de manipulations sur le réseau pour mieux préparer l’opinion publique à une privatisation devenue « nécessaire ».

De l’idée initiale au lancement du mouvement trois ans se sont donc écoulés, ce qui n’a rien d’inhabituel pour des groupes informels.

Nous attendions le bon moment : la réussite d’une lutte dépend en effet du moment.

Nous n’avons pas lancé notre action par une manifestation, car il est difficile de mobiliser suffisamment de gens à Sarajevo.

Nous avons préféré commencer par pointer du doigt les responsables.

En effet, quelle que soit l’incompétence des directeurs de la Distribution des eaux, si le pouvoir ne donne pas d’argent pour l’entretien ou si il nomme sciemment des incapables, la source du problème est politique.

Les coupures avaient créé un écran de fumée, que nous nous sommes d’abord efforcé de disperser.

Nous avons préparé une lettre ouverte, recueilli des signatures et envoyer cette missive à l’Assemblée du Canton de Sarajevo, en expliquant que ses compétences lui donnait les moyens de changer la situation.

L’objectif était que tout le monde comprenne qu’il ne fallait pas brader notre ressource la plus essentielle, uniquement parce que le pouvoir du moment n’était pas capable de gérer correctement une entreprise publique.

Sans rentrer dans les détails, en quinze jours, la ville s’est mobilisée.

En un mois, les coupures ont cessé et les investissements dans le réseau de distribution d’eau ont commencé – la première injection financière a même été de dix millions de KM (cinq millions d’euros) !

En parallèle, un champ radicalement nouveau de possibilités s’est ouvert, symbolisé par notre slogan de campagne : « l’eau pour le peuple ».

Ce slogan évoquait à la fois un passé glorieux – allusion au mot d’ordre des partisans « Mort au fascisme, Liberté pour le peuple », – la résolution du problème des coupures d’eau, et la possibilité d’un avenir différent, dans lequel l’eau serait gérée par la communauté, et non plus par des bureaucrates.

Cette forme d’intervention, la planification, l’analyse de la situation, une bonne projection politique, l’adaptabilité de la tactique et l’activation d’un imaginaire radical, tout cela reste aujourd’hui encore pour moi une expérience exceptionnelle.


CdB : Selon vous, quel impact les mouvements sociaux de 2014 ont-ils eu sur les mobilisations ultérieures en Bosnie-Herzégovine ?

S.N. : Il est très difficile de répondre à cette question.

Je suis encore en train de réfléchir à et d’apprendre de cette période.

Je retiendrai cependant deux points.

Tout d’abord, cette vague de protestations pourrait bien avoir été non pas le précurseur d’une révolte à venir, mais les derniers spasmes d’agitation, avant la consolidation définitive du nouvel ordre des choses.

Les ultimes étincelles de résistance, venues du passé.

Si c’est le cas, on comprend clairement pourquoi les nouvelles mobilisations se concentrent sur la défense de l’environnement et des espaces publics, pourquoi elles sont si ciblées, si limitées.

Elles représentent l’acceptation d’une nouvelle réalité : plus de grands rêves, plus de batailles épiques à mener.

“Cette vague de protestations pourrait bien avoir été non pas le précurseur d’une révolte à venir, mais les derniers spasmes d’agitation.”

Deuxièmement, je suis plus que jamais stupéfaite et admirative de ce que nous avons accompli à l’époque.

On a beau nous répéter que tout cela n’a mené à rien, je continue à penser à tout ce qui a été fait en termes d’organisation de la société civile, et à ce qui s’est produit de remarquable : les élites avaient peur de nous, des damnés de la terre, des gens qui avaient été brisés depuis des années.

D’un point de vue personnel, je dois ajouter qu’avec le mouvement Bebolucija (contre la suppression, pour des raisons ethniques, du numéro unique d’identification des citoyens, NdT), cette période continue de m’emplir d’un sentiment de fierté et de dignité.

Nous avons peut-être échoué, mais c’était un échec glorieux - nous avons réussi à contrecarrer tous ceux qui cherchaient une fois de plus à « confisquer » les manifestations, à les reprendre à leur compte.

Du moins d’un point de vue tactique. Car au final, le mouvement a été confisqué par la Commission européenne et par son programme capitaliste de transition néolibérale du pays.

CdB : Reste-t-il un espace pour des actions collectives en Bosnie-Herzégovine ?

S.N. : Pour le moment, il s’agit principalement d’actions immédiates et momentanées.

Les gens se mobilisent autour de causes très spécifiques, pour la plupart en lien avec l’environnement.

Ils le font de plus en plus souvent, et avec de plus en plus de détermination et d’endurance.

Cependant, la capacité organisationnelle a, selon moi, été sérieusement entamée, et cela dicte en partie le cours et la nature de ces mobilisations.

Je note toutefois avec satisfaction que nous assistons à plus en plus d’actions directes, même si nous voyons bien peu de choses aller au-delà de ces actions ponctuelles et du « processus judiciaire » qui leur fait suite.

Je trouve d’ailleurs assez insensé, vu l’état de la Justice en Bosnie-Herzégovine, la foi que les gens y placent encore.

Le travail de terrain quotidien, la récolte méticuleuse d’information, l’engagement dans la construction d’une organisation et le développement d’une pensée et d’un jugement politiques – c’est tout cela que je voudrais voir, mais que je ne vois pas.

Même les partis politiques sont complètement nuls en la matière.

Pas d’infrastructure, pas d’évolution, et en conséquence, pas d’imagination.

Ce n’est pas une raison de désespérer.

Cela signifie juste que nous ne pouvons pas prendre certaines choses pour acquises, nous devons faire quelque pas en arrière et construire sur des bases plus solides.

Avec certaines mobilisations massives et spectaculaires, nous avons essayé de prendre des raccourcis, mais cela n’a pas marché. Le rétablissement politique du pays exigera bien plus de temps et d’efforts qu’organiser quelques manifestations ou dénoncer le énième parti qui embauche les proches de ses dirigeants pour des élections !


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