Un directeur d’ARS limogé : l’hypocrisie du gouvernement

dimanche 12 avril 2020
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Source : Médiapart

Un directeur d’ARS limogé : l’hypocrisie du gouvernement

10 avril 2020 Par Caroline Coq-Chodorge

Le directeur général de l’Agence régionale de la santé Grand Est a été limogé.

Sa faute : avoir confirmé de lourdes économies pour l’hôpital de Nancy. Les anciennes pratiques perdurent pourtant : les hôpitaux n’ont toujours pas reçu de soutien financier pour faire face au Covid-19.

En conseil des ministres, mercredi 8 avril, le directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est, Christophe Lannelongue, a été démis de ses fonctions.

Une sortie de route pour ce haut fonctionnaire, familier des cabinets et des directions ministérielles sous tous les gouvernements socialistes depuis 1988.

Mais il devrait atterrir en douceur, dans son corps d’origine, l’Inspection générale des affaires sociales, comme Aquilino Morelle avant lui.

Sa chute est aussi bien moins cruelle que celle de son ancien collègue Benjamin Griveaux au cabinet de la ministre de la santé Marisol Touraine, dont ils furent tous deux les conseillers.

La faute de Christophe Lannelongue est d’avoir indiqué samedi 4 avril, dans une interview à L’Est républicain, qu’il n’y avait « pas de raison de remettre en cause le Copermo pour le CHRU de Nancy » : « Le dossier devait être examiné début juin. Nous aurons quelques semaines de retard mais la trajectoire restera la même en faisant la part du développement de la chirurgie ambulatoire et de la rationalisation des installations en passant de sept sites à un seul. C’est une situation très exigeante… »

Cette déclaration, toute technocratique, a eu l’effet d’une petite bombe, en Lorraine tout d’abord, mais son impact s’est propagé jusqu’à Paris.

Au conseil des ministres du mercredi 8 avril, Christophe Lannelongue a été limogé, alors qu’il était l’un des chefs d’orchestre de la réponse de l’État à l’épidémie de Covid-19 dans le Grand Est, la région la plus touchée de France par la pandémie.

Le Copermo (pour Comité interministériel de la performance et la modernisation de l’offre de soins hospitaliers) est un résumé de la politique hospitalière telle qu’elle est menée en France depuis une dizaine d’années.

Accablés chaque année par des lois de financement de la Sécurité sociale qui exigent d’eux des centaines de millions d’euros d’économies, les hôpitaux publics sont très largement endettés. Lorsque de lourds investissements s’imposent, ils doivent se tourner vers l’État et se soumettre encore à de nouvelles exigences d’économies et de restructurations pour obtenir une aide financière : c’est le Copermo.

Le CHRU de Nancy se retrouve ainsi pris au piège. Il s’est enfoncé dans une spirale d’endettement : « On est dans le rouge, avec une dette de plus de 419 millions d’euros, qui exige près de 30 millions d’euros de remboursements chaque année. On a calculé que cela représente 600 postes pour l’hôpital », explique Sophie Perrin-Phan Dinh, infirmière et représentante CGT. La charge de la dette suffit à elle seule à expliquer les 9 millions d’euros de déficit de l’hôpital en 2019.

Le CHRU est également empêché par sa vétusté et sa configuration éclatée sur sept sites, dont deux principaux : l’hôpital central, un bâtiment historique situé au centre-ville de Nancy, et les hôpitaux du Brabois, à une dizaine de kilomètres, sur la commune Vandœuvre-lès-Nancy.

Grâce au Copermo, un plan de 500 millions d’euros d’investissement est sur la table. L’essentiel des activités, dont la maternité et les urgences, doivent déménager au Brabois, où le principal bâtiment, une barre des années 1970, doit être rénové, et de nouveaux bâtiments construits.

Quand la ministre de la santé Agnès Buzyn a annoncé que le projet du CHRU de Nancy était éligible au Copermo, sans encore préciser le montant de l’investissement de l’État, le 29 janvier, tout le monde s’en est réjoui, du directeur de l’hôpital au président de la commission médicale d’établissement (CME), jusqu’au maire de Nancy, Laurent Hénart, également président du conseil de surveillance.

Cet investissement massif a une importante contrepartie : la suppression de 179 lits et la réduction des effectifs à hauteur de 598 équivalents temps plein d’ici cinq ans.

« Cela fait déjà des années que l’hôpital est lancé dans une course à la diminution d’effectifs, raconte Sophie Perrin-Phan Dinh, de la CGT. Avant l’épidémie de Covid-19, ils supprimaient les postes d’aides-soignantes de nuit. Si le projet est mené à bien, en 2024, l’hôpital aura perdu en 10 ans 1 000 postes et 460 lits »

Avec ce projet de restructuration, le CHRU s’engageait ainsi un peu plus dans le « virage ambulatoire », qui est la colonne vertébrale de la politique de restructuration hospitalière. Car la volonté des pouvoirs publics, depuis la fin des années 1990, est de supprimer des lits d’hôpitaux, et le personnel qui va avec, en limitant autant que possible la durée de séjour des patients. Dans cette quête, la chirurgie ambulatoire est le Graal : le patient entre le matin, est opéré (chirurgie ambulatoire) ou vient en consultation (médecine ambulatoire), et ressort le jour même.

Mais à force de supprimer les lits et d’augmenter sans arrêt la productivité du personnel soignant, l’administration a épuisé le personnel, qui, depuis mars 2019, réclame, d’abord aux urgences, puis dans l’ensemble de l’hôpital, des ouvertures de lits, de postes et une augmentation mensuelle de 300 euros.

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, l’ensemble de la classe politique se retrouve enfin au chevet de l’hôpital, car il est désormais le seul capable de sortir le pays d’une crise historique. Le 26 mars, Emmanuel Macron a promis qu’« à l’issue de cette crise, un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital ».

Les déclarations du 4 avril de Christophe Lannelongue font donc désordre.

Dans la journée, le maire de Nancy et président du conseil de surveillance de l’hôpital, Laurent Hénart (Mouvement radical), qui se félicitait du Copermo il y a quelques semaines, a écrit au ministre de la santé et au premier ministre une lettre cosignée par le président de la commission médicale d’établissement, Christian Rabaud.

Pour eux, les propos de Christophe Lannelongue témoignent « d’une absence de compréhension des réalités de terrain et d’empathie par rapport aux soignants, ce qui ne manquera pas de les blesser en plein combat. Cette crise planétaire que nous affrontons nous imposera collectivement une révision complète de la politique de santé conduite dans ce pays depuis le début du siècle […]. Le Copermo tel que nous l’avons connu, avec ses normes, abaques et doctrine, n’est de toute évidence plus adapté ».

« Voir tout ce monde retourner sa veste, cela me met en colère, réagit Sophie Perrin-Phan Dinh, de la CGT. Je n’ai même pas de rancœur particulière vis-à-vis du directeur général de l’ARS, il n’est qu’un fusible. »

Elle n’est pas rancunière, car Christophe Lannelongue a expliqué avoir été « piégé » par le journaliste de L’Est républicain, qui aurait agit « en concertation » avec la CGT et des élus locaux.

L’ancien directeur général a des manières brutales.

En septembre dernier, lors de la grave crise des urgences de l’hôpital de Mulhouse, il a provoqué le départ de la moitié de médecins du service : alors qu’ils étaient en sous-effectif et en grande souffrance, il les a menacés d’être « blacklistés » de l’hôpital public s’ils démissionnaient.

Alors interrogé par Mediapart, il assumait ses propos : « On est face à des gens qui plantent leurs collègues et demandent à se faire réembaucher comme intérimaires, à 1 500 à 2 000 euros par jour. Les urgentistes de Mulhouse ont inventé le racket de groupe. On ne peut pas s’opposer à leur démission pour l’instant, car on est la seule entreprise [sic] du monde où des salariés peuvent décider de quitter leur travail sans préavis. » Un bref aperçu de sa conception de l’hôpital public.

Toujours brutal, Christophe Lannelongue a peut-être eu une parole de vérité à Nancy, le week-end dernier.

Malgré les promesses présidentielles, les hôpitaux publics n’ont toujours pas reçu d’aide financière de l’État.

Pourtant, ils font d’énormes investissements pour faire face au Covid-19 : ils recrutent du personnel, achètent des dizaines de millions de masques et de blouses, doivent aussi faire face à dépenses très importantes en médicaments en réanimation, qui sont en partie à leur charge.

Et dans le même temps, leurs recettes fondent, car ils ont déprogrammé une grande partie de leurs activités : de nombreuses consultations, des opérations chirurgicales.

Dans le système de tarification à l’activité – leur budget est calculé en fonction du nombre d’actes réalisés –, c’est un manque à gagner colossal.

Le site spécialisé Hospimedia a dévoilé, jeudi 9 avril, un courrier du président de la Fédération hospitalière de France, Frédéric Valletoux, au ministre de la santé Olivier Véran.

Il y « regrette » qu’un projet d’arrêté pour compenser les « surcoûts » liés au Covid-19 « s’éloigne fortement de la parole politique ».

Vu les circonstances, la Fédération hospitalière de France réclamait en effet que le système de la tarification à l’activité soit suspendu et que le budget de l’hôpital en 2019 soit reconduit, avec l’augmentation de 2,35 % prévue dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2020.

Or l’administration n’a pas retenu cette possibilité : elle propose de maintenir la tarification à l’activité, s’engageant seulement sur une hausse des tarifs de 0,2 %.

« Si une telle logique est appliquée, cela signifie qu’une partie significative de l’enveloppe ne sera pas versée aux établissements (plusieurs centaines de millions d’euros), note Frédéric Valletoux dans son courrier. Une telle situation serait totalement incomprise et susciterait de vives réactions dans l’établissement. »

Autrement dit par Marc Bourquin, conseiller stratégie de la FHF : « Ce serait bien que l’administration comprenne, elle aussi, que nous ne sommes pas exactement dans la même situation qu’il y a trois mois. Certains établissements sont déjà en difficulté de trésorerie, ils risquent de devoir reporter le paiement de leurs cotisations. On mégote, cela crée des dégâts pour toute l’économie. »

Et ce sont des décisions très éloignées des promesses du gouvernement. Jeudi 9 avril, dans Les Échos, les ministres de l’économie et des comptes publics ont annoncé un plan de soutien à l’économie porté à 100 milliards d’euros. Sept milliards d’euros seront concentrés à la santé, pour « l’achat de matériel sanitaire, notamment des masques », mais aussi pour « la revalorisation des personnels soignants et les indemnités journalières versées aux personnes qui se mettent en arrêt maladie pour garder leurs enfants ou des personnes dépendantes ».

Emmanuel Macron avait déjà promis fin mars une prime pour le personnels soignants, mais elle n’a été ni arbitrée, ni budgétée.

« On parle de 500 à 1 000 euros, dit Marc Bourquin, de la FHF. Il faudrait la verser rapidement, avant l’été. Mais imaginez que les établissements soient dans l’impossibilité de la payer, faute de ressources ?

S’il y a de grandes annonces, il faudrait qu’elles se traduisent dans les faits très rapidement.

Sinon dans la mise en œuvre administrative, on se retrouve face à des logiques comptables. » Comme avant.


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