En Afrique du Sud, près de 27 % de la population active travaille dans l’économie informelle...Les femmes et les travailleurs de l’économie informelle ont été plus exposés aux retombées socio-économiques graves de cette crise sanitaire mondiale.

lundi 10 janvier 2022
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : EqualTimes

Sizwe Pamla, porte-parole du syndicat sud-africain COSATU  : «  Avec un travail décent, tout le monde – les travailleurs, les employeurs et l’économie – peut sortir gagnant  »

En Afrique du Sud, près de 27 % de la population active travaille dans l’économie informelle, dans des secteurs aussi divers que la coiffure, le travail domestique et l’extraction minière.

L’activité informelle représente une part importante de l’économie sud-africaine, avec des estimations allant de 6 à 18 % selon les secteurs. Près de 27 % de la main-d’œuvre en Afrique du Sud, soit plus de trois millions de travailleuses et travailleurs, exerce une activité informelle, selon le Congress of South African Trade Unions (COSATU). Dans le domaine de l’emploi non agricole, 36,84 % du total des femmes actives exercent des activités informelles, dont environ 1,3 million en tant que travailleuses domestiques. En outre, il est largement démontré que les travailleurs informels ont été les plus durement touchés par la pandémie de Covid-19, du fait de la perte de leurs revenus et de leurs emplois, et du manque d’accès à la protection sociale.

Dans un pays affichant l’un des taux de chômage les plus élevés au monde – 34,4 % en 2021 selon les sources officielles –, la transition de l’économie informelle vers l’économie informelle relève d’une tâche à la fois capitale et herculéenne. Les lois du travail progressistes que les travailleurs syndiqués ont contribué à négocier à la fin de l’apartheid ne couvrent que les salariés à temps plein, excluant la grande majorité des travailleurs du champ d’application des protections du travail. Aussi, la mise en œuvre de la Recommandation 204 (R204) de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle offre-t-elle un cadre crucial pour aider les gouvernements, les employeurs et les organisations de travailleurs à s’attaquer aux déficits de travail décent en Afrique du Sud.

Equal Times s’est entretenu avec Sizwe Pamla, porte-parole national du COSATU, à propos de la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud, alors que le monde peine à surmonter les inégalités et l’instabilité socio-économique croissantes causées par la pandémie de Covid-19.

Pourriez-vous brosser à grands traits la situation de l’économie informelle en Afrique du Sud ?

En Afrique du Sud, l’économie informelle couvre un éventail de secteurs d’activité différents, dont notamment les commerces de nourriture, les vendeurs de rue, les salons de coiffure, les magasins de meubles, les magasins de bricolage, les travailleuses et travailleurs domestiques et les travailleurs des mines, pour ne citer qu’eux. Il est toutefois inquiétant de constater que, malgré les efforts des syndicats pour organiser l’économie informelle, celle-ci reste largement non structurée, avec une protection limitée de l’État.

Qui plus est, la discrimination fondée sur le sexe est endémique, le marché du travail du pays étant plus favorable aux hommes qu’aux femmes.

La Recommandation 204 a été adoptée par l’OIT en 2015. Quelles dispositions le COSATU a-t-il prises en vue de sa mise en œuvre ?

Le COSATU est conscient du rôle important que jouent les décideurs politiques dans la mise en œuvre de la R204. Nous devions donc nous assurer que le gouvernement intervienne, ce qui nous a donné la confiance nécessaire pour faire pression en faveur de politiques qui soutiennent le programme. Mais les choses ne se sont pas passées sans heurts  : certains de ces décideurs n’avaient aucune idée de ce qu’était la R204, tandis que d’autres ne saisissaient pas son importance. C’est pourquoi le COSATU a mené une campagne si vigoureuse en faveur d’une nouvelle trajectoire de croissance et de développement, pour nous sortir de l’économie héritée du colonialisme et de l’apartheid, et construire à la place une économie basée sur l’industrie manufacturière et le développement d’une main-d’œuvre qualifiée et bien rémunérée.

Il y a eu des réussites. Dans certains secteurs, les travailleurs informels sont déjà mieux organisés, avec des structures et des représentants en place. Au nombre de ces organisations figurent notamment la South Africa Informal Traders Alliance (SAITA), la South African Waste Pickers Association (SAWPA) et le South African Domestic Service and Allied Workers Union (SADSAWU), pour n’en citer que quelques-unes. La mise en place de ces organisations a contribué à améliorer la coordination et la collaboration. Toutefois, la grande majorité des travailleurs informels ne sont pas organisés en syndicats, ce qui les rend vulnérables face aux abus et à l’exploitation en tout genre. L’organisation des travailleurs informels constitue la première étape essentielle de la mise en œuvre effective de la R204. Il s’agit toutefois d’un défi pour le COSATU de commencer à organiser des travailleurs qui n’ont souvent pas d’employeur ni de lieu de travail fixe, y compris ceux qui, bien qu’officiellement «  indépendants  », sont souvent tout aussi pauvres et exploités [NDLR  : pour plus d’informations sur le travail de la COSATU pour la défense des droits des travailleuses et des travailleurs vulnérables, cliquez ici]. Il s’agit d’une tâche à laquelle nous avons œuvré en étroite collaboration avec les organisations de la société civile.

Quel rôle a joué le dialogue social  ?

En tant que mouvement syndical, le COSATU a veillé à la mise en place d’un forum prééminent dédié au dialogue social (via le Conseil national du développement économique et du travail, NEDLAC). Celui-ci réunit le gouvernement, les syndicats, les entreprises et les collectivités. Nous avons aussi veillé à inclure toutes ces voix dans les forums consultatifs autour de la R204, en faisant en sorte d’aller à la rencontre les uns des autres par le biais de nos échanges, ainsi que par la comparaison et le rapprochement de nos observations. Cela nous a donné une direction, tout en nous aidant à comprendre le problème par la prise en compte du point de vue de chacun. Par la suite, nous nous sommes attachés à mettre en œuvre le programme dans une optique collective. En tant que syndicat des travailleurs, le COSATU insiste sur l’importance du travail décent comme un scénario où tout le monde – y compris les travailleurs, les entreprises et l’économie – peut sortir gagnant. À travers nos campagnes, nous nous sommes toujours efforcés de faire comprendre au gouvernement que le travail décent est le seul moyen durable d’accélérer la croissance de la production et de l’emploi, d’accélérer la réduction de la pauvreté et de construire une véritable démocratie et une cohésion sociale en Afrique du Sud.

Avec quelles autres organisations avez-vous travaillé et quelle valeur ajoutée cela vous a-t-il apporté ?

Rien pour le peuple sans le peuple ! Nous avons également fait appel à des organisations civiques engagées auprès de certains de ces commerçants informels, ainsi qu’aux responsables des conseils locaux, de sorte à les inclure dans le dialogue et à prendre connaissance des luttes et des besoins réels des travailleurs informels. Cela nous a facilité la tâche au moment de nous adresser aux décideurs politiques, dans la mesure où nous le faisions en toute connaissance de cause. Permettez-moi d’ajouter que dans chaque province, nous nous sommes efforcés d’impliquer les conseils locaux, les organisations de la société civile et les autres responsables communautaires.

Quels changements concrets la R204 a-t-elle apportés pour les travailleurs vulnérables et informels ? 

La mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud participe d’un processus de longue haleine, mais lorsqu’il s’agit du cadre juridique que nous avons élaboré, les résultats sont là. À titre d’exemple, nous menons une campagne pour l’adoption d’une loi sur le salaire minimum national qui protégerait tous les travailleurs – indépendamment du secteur ou du statut – contre l’exploitation. Aussi, la loi sur les conditions de base de l’emploi (Basic Conditions of Employment Act) est censée protéger l’ensemble des travailleurs, qu’ils travaillent dans l’économie formelle ou informelle. Malheureusement, le ministère du Travail sud-africain ne dispose pas de capacités suffisantes pour contrôler la mise en œuvre. Malgré cela, nous n’avons eu cesse d’insister auprès du gouvernement qu’il n’a aucune légitimité morale pour exiger que les travailleurs informels respectent les lois du pays alors qu’il continue, lui, à les bafouer.

L’une de nos autres avancées notables est que nous avons fait pression sur le ministère des Mines pour qu’il formalise l’exploitation minière artisanale. Le ministère a commencé à soutenir ces projets, en veillant à ce que les anciennes mines ne finissent pas aux mains de bandes criminelles. Nous sommes convaincus que le versement d’un salaire régulier dans le cadre d’une relation d’emploi formelle serait gage d’une amélioration significative de la qualité de vie de ces mineurs.

Le COSATU attend également avec impatience l’adoption par le Parlement du projet de loi sur l’indemnisation des accidents du travail, qui étendra la couverture à plus de 800.000 travailleurs domestiques et inclura la couverture des maladies professionnelles et du stress post-traumatique. Cette loi bénéficiera également aux travailleurs des mines, au personnel de sécurité et aux travailleuses en particulier. Il s’agit d’un grand pas en avant vers la protection sociale des travailleurs informels et vulnérables.

Que faites-vous pour que les femmes et les jeunes filles ne soient pas laissées pour compte  ?

La conformité reste un problème lorsqu’il s’agit de prendre en compte la dimension de genre. Le COSATU s’oppose au statu quo qui fait que la plupart des femmes sont employées ou travaillent aux postes les plus vulnérables et les moins bien rémunérés. Même dans le secteur formel, nous nous battons pour que les femmes et les jeunes filles soient représentées. Il reste cependant énormément à faire, sachant que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à travailler dans l’économie informelle en Afrique du Sud. Il est également important de noter que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de travailler sans être rémunérées.

Quelle incidence la pandémie de Covid-19 a-t-elle eue sur la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud ?

La pandémie a représenté un immense revers en général. En particulier, la crise a mis en évidence la vulnérabilité de millions de travailleurs dans l’économie informelle et la faiblesse des protections sociales qui les couvrent. Les femmes et les travailleurs de l’économie informelle ont été plus exposés aux retombées socio-économiques graves de cette crise sanitaire mondiale. Sur le continent africain, avant la pandémie, près de la moitié de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté et plus de 140 millions de personnes étaient des travailleurs à faible revenu qui ne disposaient pas des moyens de répondre durablement aux besoins de leur famille. Cette situation n’a fait que s’aggraver, tandis que les difficultés des travailleurs et de leurs familles persistent.

La crise de Covid-19 a mis en relief les déficits colossaux qui subsistent en 2021 en matière de travail décent. Le programme R204 en Afrique du Sud a également été impacté par les difficultés rencontrées par les commerçants informels. Ainsi, les vendeurs travaillant dans les stations de taxis et les gares ont perdu la majorité de leurs clients, car moins de personnes font la navette entre leur domicile et leur lieu de travail.

Les coiffeurs, n’étant plus autorisés à travailler, se sont eux aussi retrouvés sans revenu pendant des mois. Les commerçants qui ne pouvaient réaliser qu’une fraction de leurs revenus d’avant la pandémie de Covid-19 ont vu leur clientèle se réduire à peau de chagrin et leurs coûts augmenter. Tout cela a eu pour effet de plonger le secteur informel dans une situation de profonde détresse et nous a rendu la tâche d’autant plus difficile.

Cet article a été traduit de l’anglais par Salman Yunus

Cet article fait partie d’une série de 3 articles réalisés dans le cadre du programme de partenariat quinquennal du Mouvement de solidarité internationale (MSI), cofinancé par le syndicat belge CGSLB-ACLVB et la Coopération belge au développement.


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