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Source : Basta
Vague de licenciements : « Le patronat a montré son incapacité à réindustrialiser le pays »
Société –Travail
Erasteel, Novasco, Orangina… les plans de licenciements se multiplient dans l’industrie en France. Les syndicats tentent de sauver les emplois pendant que les actionnaires engrangent bénéfices et aides publiques, et que l’État tergiverse.
par Ludovic Simbille
25 novembre 2025 à 09h30
Cet article est publié dans le cadre de notre partenariat avec Rapports de force.
Le 2 octobre 2025, les salariés de la verrerie du Languedoc, à Vergèze (Gard), occupent depuis une semaine l’entrée de leur usine et l’entrée industrielle de Perrier, contre la suppression de 164 postes, conséquence de la fermeture annoncée de l’usine. ©Noëllie Jacquot-Portefaix/Hans Lucas
Une « catastrophe ». Dorian Durban n’a pas d’autre mot pour décrire l’annonce faite par son employeur, Erasteel, lors d’une réunion extraordinaire de conseil économique et social (CSE) le 4 novembre dernier.
La « catastrophe », c’est 190 pertes d’emploi sur les 280 salariés que compte cette usine métallurgique de Commentry, dans l’Allier, soit 80 % de l’effectif. « Ça faisait un petit moment qu’il y avait des soucis, il y a déjà eu des plans sociaux, mais jamais dans de telles proportions », détaille ce délégué CGT de l’entreprise depuis 2019.
La direction met en avant des difficultés liées à « une concurrence intense sur le marché ».
Cette fonderie ouverte en 1846 fabrique de l’acier rapide et, depuis 2015, recycle des batteries usées. Sur la première activité, « on convient qu’on ne pourra plus se positionner sur ce marché », admet le cégétiste. Sur la deuxième, « c’est hors de question de lâcher là-dessus, on est le seul à faire ça en France, c’est impossible qu’il n’y ait pas de demande ». Beaucoup de salariés ont pleuré en apprenant la mauvaise nouvelle, choqués, et désormais dans l’attente du « plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE), prévue pour début 2026.
Erasteel vient s’ajouter à la vague de plans de licenciements qui frappe l’Hexagone depuis deux ans.
La CGT en a répertoriés plus de 400 depuis l’automne 2023, dont 40 % dans l’industrie. La semaine dernière, c’est Novasco qui a vu son sort scellé par la justice. Le tribunal de Strasbourg a retenu l’offre de reprise du groupe Métal Blanc, sauvant une partie du fleuron de l’acier mais pas l’usine d’Hagondange en Moselle.
Plus de 100 000 emplois menacés
Tous les secteurs sont touchés par les plans de licenciements.
L’automobile, avec les usines de Stellantis, Bosch ou Michelin sur la sellette… L’agroalimentaire, où Teisseire a annoncé en octobre la fermeture de son site de Crolles (Isère) en 2026, après Blédina qui qui veut fermer son usine de Villefranche-sur-Saône.
La grande distribution est aussi touchée avec Auchan, Leroy-Merlin ou Casino, qui remercie 3000 personnes.
Ou encore la téléphonie (Nokia, Free), la mode (Jennyfer, Camaïeu), la vente en ligne (La Redoute, Bazarchic, Galeries Lafayette)…
Depuis septembre 2023, plus de 100 000 personnes ont vu leur emploi menacé ou supprimé par leur employeur, selon des données recueillies par la CGT.
« On n’a pas un seul de nos syndicats implantés dans les boîtes sur le territoire qui n’a pas été confronté à un PSE, illustre Florent Carriou, du syndicat Sud Industries, implanté dans une soixantaine de départements. Ça donne une idée de l’ampleur. »
Se mobiliser pour de meilleures conditions de licenciement
Ces procédures dites de « sauvegarde de l’emploi » ne sont pas les seuls outils à la disposition des entreprises pour débaucher des salariés.
General Electric, par exemple, se sépare de 120 personnes à Belfort via des ruptures conventionnelles collectives.
Ces accords d’entreprises, initiés en 2017 par les ordonnances Macron, restent moins contraignants en termes de calendrier ou d’accompagnement qu’un licenciement pour motif économique.
D’autres entreprises, comme la papeterie Lecas, en Charente, préfèrent placer leur boîte en liquidation judiciaire pour éviter de payer le plan négocié.
PSE ou non, les salariés sont soudainement plongés dans l’angoisse du lendemain. Leur avenir est suspendu à l’issue des négociations collectives entre élus et direction.
À l’entreprise de commerce électronique Bazarchic, la découverte d’un « PSE au rabais » a donné lieu à une grève soudaine de salariés peu habitués à ce genre d’action collective. L’expérience montre que les négociations n’abaissent que rarement le nombre de suppressions d’emploi initialement prévu. Mais se mobiliser améliore les conditions de départ prévues par le plan social.
« Ne touche pas à ma forge »
À la Verrerie du Languedoc, filiale du groupe états-unien Owens-Illinois, à Vergèze (Gard), les164 futurs licenciés ont protesté contre les conditions de leur licenciement en octobre. Les élus locaux montent aussi au créneau pour sauver le site.
Idem en Isère où toute la ville de Crolles soutient la lutte des salariés de Teisseire contre le « pillage » de l’usine. Derrière ces fermetures, c’est l’économie locale qui vacille, comme pour RESRG Automotive, entreprise de la Somme, dont la disparition bouleverse tout un bassin.
« Ne touche pas à ma forge », ont clamé 2000 habitants le 14 novembre dans les rues de Commentry en soutient à Erasteel. Comme « une impression de déjà-vu, de revivre le même épisode », souffle Dorian qui, à 31 ans, a déjà vécu ces luttes à travers son père, ouvrier pendant 37 ans dans la fonderie.
« Ce sont des financiers, pas des industriels »
Les motifs invoqués par les entreprises pour licencier sont souvent les mêmes : les mutations technologiques, la concurrence internationale, les coûts énergétiques, le ralentissement de la consommation ou encore les droits de douane… Les salariés voient surtout dans ces fermetures des prétextes à des restructurations de groupe, parfois bien éloignées de la production.
« Ce sont des financiers, pas des industriels. Je suis convaincu que ce n’est pas une question de rentabilité : on ne sera pas plus rentable avec 47 emplois restants sur un site de 23 hectares », se désole Dorian Durban, qui redoute que le fonds d’investissement belge Syntagma Capital, qui a racheté Erasteel au groupe français Eramet en 2023, ne s’intéresse qu’à la métallurgie des poudres produite sur les sites suédois. « Depuis le début, ils ne voulaient plus de Commentry », dit-il. Mais fermer totalement l’usine signifierait dépolluer le site, ce qui coûterait une fortune.
Déplorant un manque de compétitivité, Michelin avait annoncé en novembre 2024 mettre à la porte 1254 travailleurs dans les usines de Vannes et de Cholet pour aller produire des pneus en Pologne et en Italie. La même année, la marque au Bibendum avait engrangé 1,9 milliard de bénéfices et 3,6 milliards d’euros en 2023.
Ces entreprises ont touché des aides
En mai dernier, une proposition de loi visait à interdire les licenciements économiques aux grands groupes versant des bonus substantiels à leurs actionnaires. Elle citait entre autres Arcelor : 637 suppressions d’emploi annoncées malgré 200 millions d’euros versés aux actionnaires. Chez Orangina, l’usine de la Courneuve va fermer ses portes malgré les 128 millions de bénéfices.
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La plupart de ces entreprises qui licencient font partie des bénéficiaires d’aides publiques, relève L’Humanité : sous forme de subventions directes, de chômage partiel, de crédits d’impôt ou d’exonérations sociales, sans contrepartie. Devant une délégation de salariés, l’actuel ministre de l’Industrie Sébastien Martin, s’est engagé le 14 novembre à questionner Erasteel sur ses orientations stratégiques et sur ces aides, dont les montants sont inconnus.
Un comité de suivi de l’argent, c’est ce que demande depuis des mois la CGT de Novasco pour savoir où sont passés les 85 millions d’euros que l’État a déboursé l’an dernier pour accompagner le repreneur du site, le fonds d’investissement britannique Greybull. Maintenant que l’entreprise se débarrasse de ses employés en France, le ministre souhaite poursuivre en justice celui qu’il qualifie de « repreneur voyou ».
Réinventer l’industrie
« Il faut que l’État se positionne et prenne de vraies décisions », demande le délégué syndical CGT d’Erasteel Dorian Durban. La responsabilité est aussi du côté du patronat, ajoute Florent Carriou, de Sud Industrie : « Le patronat a montré son incapacité à réindustrialiser le pays, avec ces emplois à la carte : nous virer ou nous embaucher quand ça les arrange. À nous de réinventer l’industrie vers plus d’écologie sans aller exploiter d’autres travailleurs à l’étranger », dit aussi ce technicien-test dans une horlogerie. Plusieurs solutions à cette désindustrialisation, longtemps perçue comme inéluctable par la classe politique, font leur retour au gré de cette actualité : relocalisation, sécurité sociale de l’industrie ou reprise en main par l’État de secteurs clefs.
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En attendant, les mobilisations demeurent « un facteur indispensable pour empêcher la destruction de sites industriels », met en avant la CGT, qui demande la tenue d’assises de l’industrie.
Sous pression syndicale, certaines entreprises ont abandonné leur projet de délocalisation et d’autres se sont montées en coopératives, comme Morassutti ou Duralex.
Les salariés d’Erasteel n’en sont pas encore là.
« On va se battre pour sauver un maximum de postes et, en parallèle, trouver un maximum de garanties en cas de départs », promet leur délégué CGT, entré en 2016 dans l’entreprise.
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