Les libraires indépendants disent non à la censure et aux intimidations

dimanche 30 novembre 2025
par  onvaulxmieuxqueca
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Source : Basta

Les libraires indépendants disent non à la censure et aux intimidations

Un rassemblement s’est tenu à Paris pour dénoncer la multiplication des attaques de librairies, sur fond de conflit israélo-palestinien. En parallèle, le Conseil de Paris vient de rejeter une subvention à 40 librairies indépendantes.

par Rozenn Le Carboulec 28 novembre 2025

« Pas de fachos dans nos rues, pas de censeurs dans nos rayons. »

Ce jeudi 27 novembre, environ 250 personnes se sont réunies, place de la République à Paris, pour scander des slogans de soutien aux librairies indépendantes, attaquées de toutes parts ces derniers mois. Derrière l’initiative, un collectif informel de libraires qui se rassemblent depuis quelques semaines pour partager leurs inquiétudes et moyens d’action face à une recrudescence d’intimidations et d’attaques, cristallisées autour du conflit israélo-palestinien.

Début octobre déjà, un collectif composé de professionnel·les des métiers du livre et de l’édition exposait, dans une tribune dans Le Monde, sa crainte que « les librairies deviennent les réceptacles de tous les débordements idéologiques, là où elles doivent demeurer des refuges pour le savoir et la création ».

Ces manifestations de violence « n’ont d’autres buts que de provoquer de la peur et d’induire une forme d’autocensure au sein de librairies dont l’une des principales raisons d’exister est précisément de permettre l’exposition de débats qui traversent notre monde et nos sociétés », s’inquiétaient les signataires. C’est aussi ce que dénoncent, ce 27 novembre, plusieurs dizaines de libraires ayant répondu présent·es à la mobilisation parisienne.

« Être libraire, c’est faire des choix. On revendique qu’une librairie n’est pas un espace neutre. Ce n’est pas qu’une question de liberté d’expression, mais une question démocratique , défend auprès de Basta ! Sana, membre de la CGT Librairies et du collectif informel qui organise le rassemblement, avec le soutien de la CGT Commerce et service et de la branche SUD Métiers du livre.

Des dizaines d’actes de vandalisme

Les exemples de librairies prises pour cible ne manquent pas, un peu partout en France.

Pas plus tard que mi-novembre, la Petite Égypte, dans le 2e arrondissement de Paris, a été vandalisée à l’acide.

Un tag « La putain du Hamas » recouvrait sa devanture, alors que la librairie s’apprêtait à recevoir, pour un débat, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens.

Le même jour, la librairie La Libre pensée, dans le 5e arrondissement, était elle aussi attaquée pour avoir retransmis un colloque sur la Palestine, déprogrammé par le Collège de France. Quelques jours plus tôt, un événement en présence du collectif juif décolonial Tsedek, à la librairie Transit, à Marseille, était interrompu par un groupe de manifestant·es du collectif pro-israélien Nous vivrons.

Le 27 novembre à Paris, un collectif informel appelait à une « riposte antifasciste » des libraires. © Rozenn Le Carboulec

En septembre, c’était La Tête ailleurs, dans le 11e arrondissement de Paris, qui était souillée avec le même type d’inscriptions, parmi lesquelles « Fuck Hamas », faisant suite au soutien, dans un message Facebook, d’une des fondatrices du lieu, à un gérant de parc d’attractions qui avait refusé l’entrée à des vacanciers israéliens.

En juin, Les Jours heureux, à Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, subissait le même sort en réaction à la présentation d’un livre de Martin Barzilai (éditions Libertalia) sur les refuzniks – des objecteur·ices de conscience refusant de servir l’armée israélienne.

Une librairie LGBTQI+ et un livre de coloriage

« Gardez bien en tête que, malgré leur côté spectaculaire, ces quelques cas cités ne sont que la partie émergée de l’iceberg », alerte le collectif de libraires, dans son intervention place de la République.

« Nous pouvons recenser des dizaines de cas depuis quelques mois. Beaucoup n’ont même pas été médiatisés, a fortiori dans certaines librairies où les patrons, rompant toute solidarité avec leurs employé·es, ont décidé de céder aux intimidations des harceleurs », ajoute-t-il.

Ces derniers mois, ces attaques ont connu leur apogée autour de Violette and Co, située dans le 11e arrondissement de Paris.

Connu et reconnu pour ses engagements féministes et LGBTQI+, l’établissement a fait l’objet d’une campagne d’intimidation, de harcèlement et de dégradations en juillet dernier, pour avoir exposé en vitrine un livre de coloriage d’un auteur sud-africain, réalisé en solidarité avec les Palestinien·es, et intitulé From the River to the Sea (« de la rivière à la mer »).

Cette formulation désigne les territoires israéliens et palestiniens situés à l’est du fleuve Jourdain jusqu’à la Méditerranée, à l’ouest.

Et peut être comprise de deux manières totalement contraires  : comme un appel à la destruction de l’État d’Israël, puisque un État palestinien s’étendrait sur l’ensemble de cette zone, ou, au contraire, comme une aspiration à un territoire commun, où Israélien·es et Palestinien·es pourraient circuler et vivre en sécurité et en liberté.

De par son titre, le livre a ainsi été qualifié d’« antisémite » par plusieurs détracteurs, parmi lesquels Aurélien Véron, conseiller de Paris Les Républicains (LR) et porte-parole du groupe Changer Paris, coprésidé par la ministre de la Culture Rachida Dati, qui n’a pas répondu à nos sollicitations.

L’élu, qui a largement participé à la campagne de harcèlement de la librairie via ses réseaux sociaux, est aussi à l’initiative du rejet d’une subvention, qui a marqué un nouveau coup dur pour les librairies indépendantes parisiennes.
« Une manœuvre grossière de la droite »

Le 20 novembre, un projet de délibération prévoyait de verser des subventions d’investissement d’un total de 482 000 euros à 40 librairies indépendantes, dans le cadre de l’appel à projets « Soutien aux librairies parisiennes : accessibilité, transition énergétique et attractivité ».

L’objectif : aider ces dernières à réaliser des travaux pour renforcer l’attractivité extérieure de leur local, l’aménager à des fins d’accessibilité, ou pour favoriser leur transition énergétique. Et ce, alors que « les librairies parisiennes ont été confrontées ces dernières années à plusieurs crises consécutives », « les obligeant à s’adapter, voire à réinventer leur métier et leurs offres », contextualise le projet de délibération. Selon ce dernier, consulté par Basta !, ces 40 librairies, sélectionnées sur candidature par un jury, devaient recevoir des aides allant de 2000 à 25 000 euros, pour mettre aux normes leur installation électrique ou encore réaliser des travaux aux normes PMR (pour les personnes à mobilité réduite).

Or, ce vote de subventions, qui était une simple formalité les années précédentes, nourrit désormais les débats pour les prochaines élections municipales, les élu·es de droite ayant profité de l’absence de nombreux élu·es de la majorité de gauche pour s’y opposer.

« Je ne m’attendais pas à un rejet de cette délibération. C’est une manœuvre grossière de la droite parisienne, qui avait préparé son coup », réagit auprès de Basta ! Emmanuel Grégoire, conseiller de Paris et candidat pour le Parti socialiste aux prochaines municipales. Même surprise du côté de Ian Brossat, lui aussi candidat et coprésident du groupe communiste au Conseil de Paris : « Pour nous, il était évident que ce serait adopté, d’autant que ces votes ont à chaque fois suscité l’unanimité les précédentes années. »

« Une dérive politique inquiétante »

Tandis que la droite, qui ciblait avant tout Violette and Co, dit avoir été empêchée de demander un vote dissocié, pour ne priver que cette librairie de subvention, Emmanuel Grégoire dénonce « un mensonge » de l’opposition. « Ils auraient pu le demander, mais ils ne l’ont pas fait. Ils s’en mordent les doigts et racontent n’importe quoi », accuse l’élu PS. « Violette and Co est un prétexte », rétorque quant à lui Ian Brossat, pour qui « si ce n’avait pas été elle, cela aurait été une autre librairie ».

« Ce vote sonne comme une légitimation de l’intimidation et manifeste une dérive politique inquiétante en faisant peser une menace tangible sur nos conditions de travail, la liberté d’expression et les conditions nécessaires au pluralisme démocratique », a réagi Paris Librairies, réseau de librairies indépendantes, dans un communiqué.

Cette « posture cynique » de la droite « oblige la majorité à représenter la délibération au prochain Conseil de Paris », qui aura lieu mi-décembre, estime Emmanuel Grégoire. Si plusieurs élu·es de gauche s’y sont engagé·es, la mairie de Paris n’était toutefois pas en mesure de le confirmer ce 28 novembre.

En cas de demande de vote dissocié pour exclure Violette and Co des librairies subventionnées, la gauche s’engage à être « unie » selon Ian Brossat. « Nous nous mettrons en situation de pouvoir faire adopter toute la délibération », confirme Emmanuel Grégoire, critiquant des politiques « qui se croient investis d’un devoir de censure qui va au-delà de la loi ».

S’il semble très probable que la délibération soit finalement votée, ce premier rejet en dit néanmoins beaucoup sur les intentions politiques de la droite et son projet pour la culture.

« Cela montre une chose : c’est que la droite souhaite avoir une forme de contrôle sur les livres mis en avant par les librairies et les débats qui s’y tiennent. Et que si celle-ci devient majoritaire, il n’y aura plus de subventions aux librairies indépendantes », alerte Ian Brossat.


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Auteurs / autrices


Rozenn Le Carboulec
Journaliste société à Basta !, après être passée par L’Obs et la rédaction en chef de Têtu, et avoir collaboré avec plusieurs médias dont Mediapart en tant que journaliste indépendante, membre du collectif de pigistes Hors-cadre.
Spécialiste des questions de genre et de discriminations, j’ai créé le podcast Quouïr pour Nouvelles écoutes et ai lancé Gendercover, une newsletter de veille et d’analyses sur les discriminations et les mouvements « anti-genre ». En 2023 est paru mon premier livre, Les Humilié·es, aux éditions des Equateurs.
(crédit photo : Audrey Dufer)


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