1297 personnes sont mortes au travail en 2024
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Source : Basta
1297 personnes sont mortes au travail en 2024
Société –Conditions de travail
L’Assurance maladie vient de publier les chiffres annuels des décès liés au travail. En 2024, 1297 personnes ont perdu la vie en raison de leur activité professionnelle. Un chiffre record. Les plus âgés sont plus touchés.
par Ludovic Simbille
1er décembre 2025
C’est cet homme de 42 ans happé par une machine agricole à calibrer les pommes de terre dans le Vaucluse.
C’est cette interne en médecine qui succombe à un accident routier en se rendant à l’hôpital de Dole dans le Jura.
C’est ce tarnais de 24 ans tué, alors qu’il déchargeait du bois pour un prestataire du chantier de l’autoroute A69.
C’est cet ouvrier soufflé par une explosion dans un entrepôt près de Dijon.
Ce sont ces vies volées au boulot auxquelles l’enseignant Mathieu Lépine donne un nom, un visage, une histoire dans sa veille annuelle. Toutes et tous figurent parmi les 764 personnes décédées sur leur lieu de travail cette année 2024. A ce nombre, il convient d’ajouter 318 accidents de trajets mortels sur le chemin du travail ou lors de livraison et 215 décès liés à des maladies professionnelles. En tout, 1297 personnes sont mortes de leur travail en 2024, dénombre le dernier rapport de l’Assurance-maladie, publié le 21 novembre.
Plus d’accidents dans le transport et le BTP
Pour avoir une vue d’ensemble de la mortalité professionnelle en France, il faudrait adjoindre les défunts non affiliés au régime général de la Sécurité sociale, comme les travailleurs indépendants, ubérisés, les agriculteurs, comptabilisés par la Mutuelle sociale agricole, et ceux de la fonction publique, dont les chiffres ne sont pas rendus publics.
Politis avait tenté de compiler toutes les données disponibles et décomptait 903 décès pour 2022. À l’échelle européenne, la France fait partie des pays où l’on meurt le plus de son métier, même si les chiffres peuvent être difficile à comparer de pays en pays, compte tenu des manières parfois différentes de compter.
Sans surprise, le transport (178) et le BTP (146) demeurent les secteurs les plus mortifères en France, devant les services (138) qui regroupe le nettoyage, « la santé et action sociale », mais surtout le travail temporaire, plus propices aux accidents.
Tous secteurs confondus, les chutes de hauteurs et de plain-pied et la manutention sont les risques les plus fréquents parmi les causes identifiées.
Les malaises sur le lieu de travail représentent la moitié des cas (215). Les chauffeurs routiers sont particulièrement concernés.
Malgré une légère diminution des accidents du travail, les accidents mortels augmentent en 2024 pour la quatrième année consécutive. En baisse jusqu’à la moitié des années 2010, la mortalité professionnelle augmente de fait sensiblement depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, passant de 530 personnes décédées sur leur lieu de travail en 2017 à 764 en 2024. Une année record donc, avec cinq décès de plus que 2023 qui avait déjà atteint le terrible pic de 759.
Des employeurs en roue libre ?
Plusieurs facteurs sont identifiés depuis longtemps. La suppression des Comité d’hygiène et sécurité (CHSCT), par les ordonnances Macron en 2017, la baisse des effectifs des médecins et inspecteurs du travail, malgré un léger rattrapage dernièrement. « A l’Ouest rien de nouveau, se désole Michel Bianco qui lutte contre ce fléau depuis que son fils Jérôme a perdu la vie sur un chantier en 2006. Depuis la loi travail, les employeurs sont en roue libre sur la santé et la sécurité au travail. Les organisations du travail conduites par un management du toujours-plus pour dégager des dividendes ne sont jamais interprétées comme accidentogènes », dénonce-t-il.
Cette course à la rentabilité se conjugue au recours à un moins disant social via la sous-traitance, elle-même génératrice de risques physiques et d’accidents. Une manière de contourner les organisations syndicales, remparts aux pratiques dangereuses. Et accessoirement de diluer la responsabilité des donneurs d’ordres, pourtant soumis à un devoir de vigilance envers leurs prestataires.
Cette obligation vient d’être mise à mal par la directive européenne Omnibus. L’impunité patronale se traduit toujours par de rarissimes condamnations à du sursis, surtout pour les petites entreprises. En juillet 2025, une circulaire ministérielle entendait améliorer la coercition et les contrôles de l’inspection du travail.

Les portraits des morts au travail recensé par le Collectif Familles Stop à la mort au travail
En prime, l’allongement de la durée de travail (à 62 ans puis à 64 ans) expose les séniors à des risques plus graves que la moyenne des salariés.
58% des morts au travail ont plus de 50 ans, selon une étude de Mutualité française. Les accidents sont 2,5 fois plus fréquents chez les moins de 25 ans, révèle de son côté l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). En 2024, 22 salariés de moins de 25 ans sont morts au travail, apprend-on dans le rapport de l’Assurance maladie.
Mourir lors d’un stage ou en apprentissage
| Depuis quelques années, les morts en entreprise de jeunes adultes ou mineurs se multiplient. |
En 2019, Ludovic, apprenti barman en Indre-et-Loire, meurt sous un monte-charge à l’âge de 19 ans. En 2023, Tom, 18 ans, en CDD, décède asphyxié sous des caisses de carcasses dans un abattoir en Bretagne.
En mai 2025, un lycéen de 17 ans, meurt après avoir été percuté par la chute d’une poutre métallique de 500 kg sur un chantier en Saône-et-Loire.
Lorenzo, apprenti maçon, avait 15 ans quand il a été percuté en mai par un engin à Nice.
Entre avril et juillet de cette année, cinq mineurs sont morts au travail, d’après la CGT.
« Ces chiffres auraient dû alerter. Pourtant, le choix a été fait, depuis 2022, d’augmenter les temps de présence des mineurs en entreprise sous prétexte d’améliorer l’orientation et l’insertion professionnelle », dénoncent les secrétaires généraux de ce syndicat dans une tribune publiée dans le Monde en octobre.
En 2018, la « loi pour la liberté » a assoupli la règlementation de la durée hebdomadaire et du travail de nuit pour les personnes en apprentissage. Résultat ? Le nombre d’apprentis est passé de 448 000 cette année-là à… plus d’un million en 2023, d’après les données de l’Insee. Commerce, esthétique, coiffure, restauration, tous les secteurs y ont eu massivement recours, incités par une meilleure prise en charge financière de l’État.
Pas d’actions concrètes
« Cette explosion a conduit à un détournement de l’apprentissage pour remplacer certains postes par un main d’œuvre à bas coût », constate sur le terrain un inspecteur du travail.
Quitte à exposer aux tâches dangereuses des jeunes inexpérimentés, sans formation ni personnel encadrant suffisant.
Près de 60 % des morts au travail de moins 25 ans avaient moins d’un an d’ancienneté. Les primo-travailleurs formés en santé et sécurité au travail pendant leur scolarité ont deux fois moins d’accidents du travail que les autres, souligne l’INRS.
« Il est nécessaire de renforcer cette formation aux règles élémentaires du droit du travail », confirment les signataires cégétistes de la tribune, qui souhaitent interdire les travaux dangereux avant 18 ans. Le père d’Alex, lycéen en seconde générale mort lors d’un stage dans un magasin de meuble, vient de son côté de lancer une pétition pour exiger la fin des stages obligatoires, mis en place en 2024 pour les collégiens ou lycéens.
« Fait notable », remarque toutefois Michel Bianco cette année : la plus grande publicisation des chiffres des accidents du travail.
« J’y vois le résultat de l’engagement de l’association des familles de victimes “stop à la mort au travail” », dit-il. Depuis 2022, le gouvernement s’est décidé à ne plus regarder les travailleurs tomber.
Il déploie un plan national de prévention des accidents, qui consiste principalement à sensibiliser des salariés en matière de sécurité plutôt qu’à la remise en cause d’une organisation du travail dangereuse.
« On peut se féliciter que ça devienne un sujet politique avec une priorité affichée, mais il n’y a pas grand-chose de concret », déplore un agent du ministère du travail. On mesure aujourd’hui l’efficacité de « cette culture de prévention » dans les chiffres records publiés par l’Assurance maladie.
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