Dans quelques heures, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, sera à la table du président du Medef. Le patronat peut-il se laisser tenter par l’extrême droite ?
par
popularité : 3%

Source : France Culture
Le patronat peut-il se laisser tenter par l’extrême droite ?
Publié le lundi 20 avril 2026
Dans quelques heures, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, sera à la table du président du Medef, en compagnie des dirigeants de plusieurs grandes fédérations professionnelles. Que signifie ce déjeuner du rapprochement entre extrême droite et patronat ?
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/le-patronat-peut-il-se-laisser-tenter-par-l-extreme-droite-7321270
Avec
• Laurent Mauduit
Journaliste, co-fondateur du site Mediapart.
• Renaud Meltz
Historien, professeur des universités, directeur de recherche au CNRS
C’est la première fois qu’une rencontre officielle a lieu entre un représentant du RN et le conseil exécutif du Medef.
Ce lundi, Jordan Bardella rencontrera le Medef, dirigé par Patrick Martin, et cette nouvelle ne plaît pas à tout le monde. Longtemps eurosceptique et anti-libéral économiquement, le RN a su faire évoluer son programme économique pour prétendre séduire les grands patrons. Répondront-ils à l’appel ? Les intérêts économiques passeront-ils avant le cordon sanitaire républicain ?
Un "séisme politique"
Pour Laurent Mauduit, cettre rencontre entre le président du Rassemblement national et le patron du Medef est "un séisme politique", puisqu’elle marque une rupture avec un consensus qui existait dans le milieu patronal depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, selon lequel "les dirigeants de l’extrême-droite sont infréquentables".
Il rappelle ainsi qu’en 2002, face à Jean-Marie Le Pen "tous les grands patrons français" avaient appelé à voter Chirac, notamment au nom des valeurs démocratiques. Aujourd’hui, selon le journaliste, "le barrage républicain s’effondre" et c’est le retour d’une petite musique qui rappelle les années 1930 : "le vrai danger n’est plus l’extrême droite, c’est la gauche".
Le concept de "libéralisme antidémocratique" se trouve au cœur du livre de Renaud Meltz.
L’historien explique à ce sujet : "mon idée, c’est que le libéralisme et la démocratie font des époux merveilleux, mais qui ont un petit peu de mal à cohabiter". Selon lui, il existe "dans une partie du libéralisme, y compris politique, une forme de détestation de la démocratie, c’est-à-dire de l’égalité réelle et de la démocratisation de l’économie". Il souligne qu’il y a "une espèce d’hétéronomie complète" entre le fait de participer à la souveraineté populaire par le vote, et le fait d’être "soumis par un contrat de travail à un chef qui décide de sa vie". Pour Renaud Meltz, tandis que la sociale démocratie a évacué cette question, le Rassemblement national trouve aujourd’hui "une énergie sociale" dans cette "espèce de promesse non tenue de la démocratisation".
Un rapprochement généralisé
Pour Laurent Mauduit, il y a très peu d’exceptions, dans le paysage du patronat français, au rapprochement des dirigeants avec l’extrême droite. Ceux qui font exception sont principalement issus "de l’univers mutualiste" : Pascal Demurger, Philippe Val, l’ex-patron de La Poste, Nicolas Théry, ex-patron du Crédit Mutuel... Ainsi, au cours de son enquête, dans le secteur privé, le journaliste n’a trouvé que Ross McInnes, président du Conseil d’administration de Safran, pour refuser de se tourner vers l’extrême droite.
Renaud Meltz nuance ce constat : "je ne suis pas certain qu’il y ait une convergence de fonds, je pense qu’il y a quand même des nuances fortes au sein du patronat selon les secteurs d’activité". Il rappelle cependant que l’histoire a montré que, très souvent, quand les milieux d’affaires tentent d’exploiter une figure d’extrême droite, qu’ils perçoivent "jeune, pas très vertébrée", aisément instrumentalisable, "cela ne se passe pas toujours comme prévu". Il cite ainsi l’explique de Louis Napoléon Bonaparte, qui était candidat du partie de l’Ordre, avant de s’émanciper complètement de ce même parti.
Le danger de la mue libertarienne
Pour Laurent Mauduit, le Rassemblement national a bien opéré une mue économique, notamment depuis 2022, et celle-ci se manifeste notamment par la position du parti vis-à-vis de la taxe Zucman.
Aux yeux du journaliste, c’est cependant "la mutations du capitalisme vers un capitalisme dit libertarien", dont se revendiquent notamment les hommes d’affaires devenus proches de Trump, dont nous devons nous inquiéter.
Il souligne ainsi "la fascination que ce mouvement et ces hommes d’affaires opèrent sur les grands patrons français", tels que Bernard Arnault.
Renaud Meltz partage cette analyse : "le libéralisme a clairement muté, on a maintenant beaucoup d’ouvrages, de documentations qui permettent de voir comment le néolibéralisme est devenu profondément et ouvertement antidémocratique".
Pour lui, il s’agit d’un "retour aux sources", puisque "le libéralisme, au départ, est antidémocratique", et le tournant s’opère "dans les années 1960-1970, quand il ne s’agit plus d’essayer de démocratiser l’entreprise, il s’agit de libéraliser l’État et de gérer le gouvernement, les affaires publiques, comme une entreprise".
Il dit en outre que cela "rejoue quelque chose qu’on avait déjà entendu dans les années 1930, qui est de dire qu’il faut de l’expertise, qu’on ne peut pas confier les affaires publiques, notamment le gouvernement des questions économiques, aux hommes politiques, parce que c’est le gouvernement de la démagogie".
