Edgar Morin et l’engagement intellectuel de la communauté juive à gauche
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Source : France Culture
Matinale spéciale : avec Edgar Morin meurt le siècle des intellectuels
Publié le lundi 1 juin 2026
Edgar Morin et l’engagement intellectuel de la communauté juive à gauche
Lundi 1 juin 2026
Le décès d’Edgar Morin invite à une réflexion sur l’engagement intellectuel des figures juives au sein de la gauche radicale. Guillaume Erner observe l’évolution de ces rapports vers une méfiance croissante au sein du paysage politique.
Pour des raisons que vous imaginez, depuis quelques jours, je lis du Morin. Je relis Autocritique, je relis Vidal et les siens, je relis son merveilleux Journal de Californie.
Edgar Morin, c’était une vie passée à gauche. Une vie à réfléchir entre sociologie et socialisme, ces deux mots qui, comme le rappelait Durkheim, partagent une même racine : le social. Mais c’était aussi un monde aujourd’hui presque disparu. Celui d’un fils de commerçants du Sentier, héritier d’une famille juive venue de Salonique, profondément attaché à son histoire mais nullement tenté par l’installation en Israël, qui se retrouvait au cœur de l’avant-garde intellectuelle de la gauche radicale.
Et je dois avouer une nostalgie qui n’est pas d’abord politique.
Une nostalgie presque anthropologique. Celle d’une époque où, de Morin à Daniel Bensaïd, en passant par Lambert ou Krasucki, tant d’autres figures du marxisme, du trotskisme ou du communisme critique, une partie importante de la gauche la plus radicale était aussi juive. Non pas juive malgré elle. Juive parce que de gauche et réciproquement.
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Je ne suis pas nostalgique parce que je partage leurs idées. Certaines me paraissent aujourd’hui discutables, d’autres délirantes – moi j’ai toujours été Aronien. Mais c’étaient les idées de mon père, de mon grand-père. Mais je suis nostalgique parce qu’un monde intellectuel a disparu. Hier encore, beaucoup le disaient simplement. Ils n’avaient pas à le cacher. Léopold Trepper, le chef de l’Orchestre rouge, résumait cela d’une formule saisissante : "Je suis communiste parce que je suis juif". On pourrait discuter cette phrase pendant des heures. Mais elle avait le mérite d’exprimer une évidence historique : pour beaucoup de Juifs européens, l’engagement à gauche était une manière de répondre à leur condition, à leur histoire, à leur expérience de l’exclusion.
Aujourd’hui, le paysage s’est inversé. Les Juifs ont presque disparu de la gauche de la gauche. Ou peut-être est-ce la gauche de la gauche qui les a laissés partir. Quoi qu’il en soit, la rupture est manifeste. Là où existait autrefois une conversation, il y a désormais de la méfiance, parfois de l’hostilité. Dans mes rêves je parle avec Frédéric Lordon qui ne me parle plus, je parle avec lui quand même, avec qui aujourd’hui comme hier, je ne suis d’accord sur rien - nostalgique d’un temps où il valait mieux avoir tort avec Frédéric Lordon plutôt qu’avoir raison avec Caroline Fourest.
J’aimerais que cette histoire se répare. Non parce que je rêve d’une victoire idéologique. Mais parce que je saurais alors que le cauchemar du 7 octobre est en train de se refermer. Qu’entre deux traditions qui ont longtemps marché ensemble — la tradition juive et la tradition émancipatrice de la gauche radicale — le dialogue est redevenu possible.
Et que cela me rappelle Edgar Morin et ses livres, rangés en désordre dans la bibliothèque de mon père. Le souvenir d’un temps où certaines alliances paraissaient naturelles et où l’on croyait encore que les blessures de l’histoire pouvaient être guéries par les idées.
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