Le succès d’une coopérative qui aide les paysans à acquérir leur autonomie technologique et à ne pas se surendetter

vendredi 23 février 2018
par  onvaulxmieuxqueca
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L’« Atelier Paysan »

Le succès d’une coopérative qui aide les paysans à acquérir leur autonomie technologique et à ne pas se surendetter

par Lucile Leclair 23 février 2018

Machines, engrais, semences...

L’intensification agricole s’est accompagnée d’un endettement et d’une dépendance croissants du monde paysan.

Pour les membres de l’Atelier Paysan, cette spirale n’est pas une fatalité  : la coopérative, qui compte aujourd’hui 14 salariés, organise des dizaines de formations à l’auto-construction, à l’amélioration d’outils ou de machines, et à la réparation d’équipements.
De quoi réduire les emprunts auprès des banques, concevoir des outils économes et adaptés et, in fine, remettre un peu d’autonomie au cœur des pratiques agricoles.

Reportage.

Dans la cour du lycée agricole, une fine couche de verglas crisse sous les pas.

Neuf maraîchers sont arrivés.

Il est 8h30, le café fume.

En plein hiver, la saison est propice pour quitter les champs, laissés au repos. Arnaud est venu de la ferme familiale, dans les monts du Lyonnais, laissant derrière lui « la mâche à couper et les fruitiers à tailler », pour se former à la fabrication d’outils.

Convaincu par la formule, il en est à son troisième stage avec l’Atelier Paysan, une coopérative d’auto-construction. « On repart avec des outils que l’on fabrique nous-mêmes. Ça donne plus d’autonomie pour réparer ensuite. On peut réparer à l’infini, plutôt que de jeter parce qu’il n’y a pas de pièces détachées ! »

Alban ressert une tournée de café. Lui aussi a pris la route tôt ce matin. « Deux bonnes heures au volant depuis Lagrand, dans les Hautes-Alpes ». Le trentenaire vient de signer un bail agricole et se lance dans le maraîchage. Son objectif pour s’insérer dans cette profession dont il n’est pas issu : minimiser les investissements. Son installation lui coûte 8000 euros, grâce à l’achat de matériel d’occasion et aux compétences acquises à l’Atelier. Ce montage financier, il y a pensé pour préserver sa femme et leurs trois enfants : « J’ai vu beaucoup de couples se séparer après quelques années d’installation. La prise de risques financière est grande et peut être facteur de tensions. »

Tirer les conséquences de l’épuisement des sols

Au programme pour Alban et Arnaud : trois jours de stage. Pour découper, souder, assembler, en tout « neuf machines à construire », résume Grégoire Wattinne, formateur depuis presque dix ans et diplômé d’une école d’ingénieur. Les matières premières sont achetées par les participants, le stage financé par Vivea, le fond de formation continue des agriculteurs.

Pour Baptiste, le calcul est vite fait : « Ces machines, on les achèterait quatre ou cinq fois plus cher si on ne les faisait pas nous-mêmes. » Le cultivateur se reprend : « Enfin, ce qui se fabrique ici, on ne trouve pas d’équivalent dans le commerce. Donc c’est difficile de comparer. » Exemple : le rouleau-bêche. Ses lames servent à enfouir des engrais verts qui vont décompacter le sol en prenant racine.

C’est à la fin des années 2000 qu’émerge ce réseau de partage de savoir-faire. Autour d’un constat commun formulé par plusieurs maraîchers, celui de la fatigue des sols. Le travail de labour appauvrissant les qualités agronomiques des terres trop intensément cultivées. Argile, limon, sable... La nécessité de concevoir des outils plus adaptés aux composantes de la terre et à la vie du sol rassemble. L’Atelier Paysan est né.

Un catalogue de 52 innovations paysannes

Aujourd’hui, la coopérative revendique 52 « trouvailles paysannes », une bibliothèque qui n’avait jamais existé auparavant. Pour la constituer, « nous sommes allés dans les campagnes, aux côtés de bons bricoleurs, raconte Grégoire Wattinne.

Un jour, un vigneron du Jura est venu nous trouver, il avait fabriqué de ses mains un semoir à engrais beaucoup moins lourd que ce qui s’achète... donc plus facile et moins pénible à utiliser. »

Une autre fois, c’est un groupe de paysans qui s’adresse à l’Atelier avec une demande précise : « Comment travailler une vigne qui penche d’un côté à un bout du champ, de l’autre côté à l’autre bout du champ ? »

Quelques mois plus tard, le « dahu » voit le jour. Difficile à mettre au point, il portera le nom de cet animal légendaire qui se cache dans les montagnes.

D’autres propositions viennent de la part d’éleveurs : « Comment transporter facilement des animaux d’élevage en plein air ? »

La cabane à cochons déplaçable est proto-typée par les ingénieurs et les paysans. Ses dimensions permettent de déplacer avec un tracteur jusqu’à six porcs charcutiers.

Le principe, pour Alban, tient en quelques mots : « Reproductible avec peu de moyens ». Lors des formations, tout le matériel est amené en camion et remorque. Ce qui permet à la coopérative d’être présente partout en France.

« Acier, visserie, postes à souder... Nous pouvons aménager n’importe quel hangar vide pour faire un stage », annonce Grégoire Wattinne, qui était récemment dans le Gers puis dans les Pyrénées, avant de revenir en Isère où se trouvent les bureaux de l’Atelier Paysan.

« On ne réinvente pas le fil à couper le beurre, chacun dans son coin »

Des deux cofondateurs – Fabrice Clerc et Joseph Templier – Grégoire dit avec un sourire qu’il « faut les ralentir ». Les deux gérants ne sont jamais à court d’idées. Une formation à l’électronique a été créée.

Dernièrement le réseau s’est aussi doté d’une section « autoconstruction de bâti », et a embauché un architecte.

Fabrice explique cette évolution, naturelle pour ce charpentier de métier et ingénieur agronome : « Le bâtiment agricole est un outil de travail stratégique. Autant que les machines, il est garant du bon fonctionnement de la ferme et peut être amélioré. »

Si leur entreprise était une start-up, Joseph Templier et Fabrice Clerc seraient peut-être déjà millionnaires. Mais leur structure est une société coopérative d’intérêt collectif (Scic), dans laquelle la gouvernance est partagée entre salariés et paysans. Personne ne dépose de brevet.

Plus les paysans s’approprient les outils, plus le collectif en tire de la force : « Les machines sont constamment enrichies », relève Joseph Templier, qui a inventé le « cultibutte ».

L’outil en est depuis à sa dixième version et « est devenu bien supérieur » à ce que Joseph aurait pu faire seul.

« Approuvé par la terre et les légumes », son rendement atteint « cinq à six fois celui d’une rotobêche ».

Sur le site internet de la coopérative, tous les plans, en accès libre, sont régulièrement actualisés. L’avantage ? « On ne réinvente pas le fil à couper le beurre, chacun dans son coin. »

Une démarche de réappropriation du métier

Joseph a passé la moitié de ses 57 ans à faire pousser des légumes. Né à la ferme, il dit avoir toujours « bidouillé les machines » avec son frère et son père. A l’entendre, on ne trouve pas complètement anormal d’associer les mots « atelier » et « paysan ». « Rares sont les fermes sans outils pour bricoler. Le bricolage est un réflexe de survie dans le monde que j’ai côtoyé. Il fallait se débrouiller pour s’affranchir des contraintes financières. Il fallait réparer parfois dans l’urgence, pour saisir la bonne fenêtre météo. » Joseph se souvient, lors de voyages au Canada, de situations qui l’ont inspiré. « Des hivers longs, pas le moindre réparateur à moins de cinquante kilomètres. Les agriculteurs pouvaient désosser entièrement un tracteur, refaire une pièce, le remonter.
C’était impressionnant. »

Au-delà de l’ingéniosité collective, il y a la volonté de changer de modèle agricole.
« Dans les soixante dernières années, l’agriculteur a acheté de plus en plus de machines, qui lui permettent de gagner du temps.

Mais ça l’empêche aussi de bien comprendre ce qu’il fait », avance Josselin, jeune Grenoblois en contrat salarié chez un maraîcher au nord de la métropole. Il relève la visière de son casque.

Derrière lui, les étincelles jaillissent et des fumées de soude s’échappent. « Déchiffrer des plans, prendre une plaque de métal, percer, fondre à bonne température... Réaliser que j’en suis capable, c’est de l’empowerment ! »

S’éloigner des logiques agricoles dominantes

Gagner en « souveraineté technologique » - horizon à atteindre selon l’Atelier Paysan -, c’est aussi réduire sa dépendance vis-à-vis des banques.

Entre 1980 et 2011, l’endettement moyen des agriculteurs a plus que triplé, passant de 50 000 euros à 163 700 euros [1].

La course à l’agrandissement des fermes a amené les agriculteurs à s’équiper de plus en plus.

Pour l’association « Solidarité paysans », pas de doute, le sur-équipement fait partie des facteurs de la crise. Son président,

Patrick Bougeard, estime « qu’un fort taux d’endettement n’est pas un mal en soi. Seulement, si le prix des matières premières augmente comme en 2008 ou en 2016, un éleveur porcin endetté à 400 000 euros se retrouve à genoux. »

Mais construire ses propres outils suppose, aussi, de déconstruire un certain nombre de normes.

« Aujourd’hui, les investissements sont pensés non pas en fonction des besoins, mais en fonction des avantages fiscaux », continue Patrick Bougeard.

Direction CER France, le plus gros opérateur de comptabilité agricole. Gilles Perdriol y est référent national fiscalité. Il nous fait part d’un dispositif qui allège le taux d’imposition, grâce à de nouveaux achats : « Avec l’amortissement dégressif, les agriculteurs peuvent amortir plus vite l’acquisition d’un tracteur, par exemple. Les charges augmentent, le revenu global diminue, donc l’impôt est réduit. » Une incitation à renouveler sans cesse son matériel.

14 salariés, 70 stages de formation par an

Dans le hangar, les maraîchers s’activent. « 120 mm, plus 87 mm... multiplié par Pi... divisé par trois... », murmure Josselin en tapant sur sa calculette.

A côté de lui, deux stagiaires manient la disqueuse. « Je suis nul en bricolage, avoue l’un d’entre-eux. En plus, je n’aime pas ça. Mais ici c’est accessible. Je n’avais jamais vu de poste à souder avant de venir, et maintenant je veux en acheter un pour la ferme ! Plus on pratique, plus on progresse. »

Dans une ambiance peu scolaire, on apprend à dépasser les plans.

« Il faut s’adapter. Comme tout est amené en camion, il n’y a pas de stock sur place. Une erreur de coupe et il faut trouver une combine... Mais à plusieurs, on y arrive. »

Du paysage vallonné qui borde le lycée, ils ne verront pas grand-chose. Il est 20h30 et le chantier n’est pas encore fini pour aujourd’hui.

« Sûr, c’est pas des vacances ! », lance Georges, difficile à intercepter entre deux soudures. Plus tard à l’auberge, il glisse au coin d’une grande tablée : « La richesse de l’Atelier paysan, c’est l’entraide entre pairs. On s’échange des tuyaux, des conseils...

Au premier stage, j’ai sympathisé avec un maraîcher, il a vingt ans d’expérience de plus que moi. Je l’ai appelé dans des moments difficiles. Il a été d’une grande aide. »

L’Atelier Paysan continue de s’adapter. Face à une demande croissante, l’équipe s’est agrandie.

De trois salariés en 2012, ils sont quatorze aujourd’hui.

La coopérative propose désormais soixante-dix stages par an.

Plusieurs milliers de paysans sont déjà formés, et l’équipe n’arrive pas à satisfaire toutes les sollicitations.

Au lycée de la Côte Saint-André, pourtant, les lycéens ne passent pas une tête dans le hangar. Un professeur du lycée, M. Girard, témoigne : « Pour les jeunes de 17 ans en Bac pro, plus tu as un beau tracteur, plus tu es valorisé socialement. » John Deere, Massey Ferguson, Fiatagri...

les posters punaisés aux murs des salles de classe annoncent la couleur. « Il existe très peu de formations à la construction d’outils », admet M. Girard. Intégrer des cursus classiques en plus de la formation continue ?

Il s’agit peut-être d’une voie à explorer pour la coopérative, qui cherche à toucher un public plus étendu.

Lucile Leclair
Photos : L’Atelier Paysan.


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